Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner à notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on ne se foucioit guéres, que nous nous mêlassions de rien, mais parce que nous ne voulions pas être-là comme des fainéans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous eût employez à autre chose. La Forêt, qui étoit encore plus las que moi de travailler à la Laine, tacha de faire comprendre à notre Hôte, qu'étant Horloger de sa Profession s'il vouloit lui fournir les Métaux & les Instrumens nécessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit & sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient. Pour moi, qui ne pouvois leur être d'aucun secours par ma Chirurgie, à cause que les Herbes de ce Païs-là différent pour la plûpart, des nôtres, qu'il y a peu de Minéraux, & qu'ils haïssent mortellement la Saignée; tout ce que je pouvois faire, fut d'aplaudir à ce que mon Camarade disoit, dans l'espérance de travailler avec lui au même Ouvrage.
Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya querir le Prêtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils avoient en effet ouï parler de nos Horloges, mais ils ne s'en étoient formé qu'une idée assez confuse, & personne n'en avoit vû jusqu'alors: ainsi ils nous priérent instamment d'y mettre la main aussi-tôt que nous voudrions, & de n'y rien épargner; d'autant plus que leur maniére de diviser le tems, est méchanique, & extrêmement pénible. Ils prennent un bout de ficelle, à l'extrêmité de laquelle ils passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de Pendule, qui est longue de trois Piez un sixiéme ou de trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils comptent jusques à sept mille deux cens Vibrations, qui à cause de la longueur de la corde, font justement autant de Secondes, & par conséquent la douziéme partie d'un jour naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour aller crier l'heure par tout le Village, de même que cela se pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit, & particuliérement en Hollande, où ils payent pour cette fin, des Hommes qu'ils apellent Clappermans. On nous donna donc les matériaux nécessaires pour notre travail. La Forêt commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, & lui-même fit les autres. Enfin, nous mîmes la main à l'œuvre, mais non pas d'une maniére à nous fatiguer, puisque nous n'achevâmes notre Horloge qu'au bout environ de dix-sept mois.
Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il étoit possible que cette Machine allât seule, & sonnât toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-là nous nous étions tellement perfectionnez dans la Langue du Païs, que nous nous expliquions avec autant de facilité qu'en François, nous leur dîmes qu'il faloit faire bâtir un petit Clocher sur la maison du Prêtre ou du Juge à la maniére des Européens, afin d'y mettre cette Horloge, d'où chacun l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut exécuté: les plus lents s'empressoient à suivre nos Ordres, & bien des gens ne cessérent de travailler avec nous, jusques à ce que notre Ouvrage fut au lieu où nous l'avions destiné.
Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie du jour où ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on n'avoit encore jamais condamné personne à perdre la vie. Les Crimes y sont défendus, & les Criminels punis, mais point à mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dépendant uniquement de Dieu qui la lui à donné, il n'est pas en notre puissance de lui ôter, pour quelque cause que ce puisse être, non pas même pour avoir tué son pére & sa mére. J'avois beau leur dire que c'étoit une maxime, que presque tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous croyons avoir été dictée de Dieu lui-même, le commandoit expressément: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumiére. Il n'est pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tuë un autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage à tous ceux de son espéce que de le penser. Mais quand il se rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point donné, il en faudroit laisser la vengeance à l'Esprit universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le prétexte spécieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont au fond que des Ordonnances d'un Tiran dénaturé. Chaque homme, lors qu'il s'agit de former une Société, peut transférer à un autre, comme à un Prince ou Souverain, le droit & l'autorité, que la Nature lui a donnée sur lui-même: mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie. C'est Dieu qui, par le moyen de nos péres & méres, nous a faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en aucune maniére du monde contribué à notre être, il est juste & légitime de laisser à ce même Dieu, le droit qu'il a de nous défaire; & nous borner à mettre la main sur les autres Animaux, qu'il semble avoir laissez à notre disposition.
Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer à un chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionnée à son délit. Le blasphême contre Dieu, est le péché le plus énorme parmi eux: ceux qui le commettent sont sans miséricorde, condamnez pour leur vie à travailler au fond d'une Mine obscure, où la lumiére du Soleil ne sauroit atteindre. Les Meurtriers, les Adultéres, les Paillards & les grands Larrons, sont à peu près traitez de la même façon: Les uns travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le Crime est agravant, & que la personne est âgée & intelligente. Les pécadilles se punissent avec moins de sévérité: & ceux qui les commettent sortent rarement du Village. On employe les uns à la Pèche, à faire & racommoder des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux sont poissonneuses & qu'ils mangent quantité de Poisson: les autres ont soin des Allées & des Arbres, quelques-uns nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde aux Pendules, d'où elles sont relevées tous les demi jour; & les jeunes Garçons vont crier les heures: ce qui se fait depuis que le Soleil est parvenu à leur Méridien jusques à ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems, après lequel ils sont remis en liberté.
J'ai dit tantôt que le Blasphême est le plus sévérement puni; cela me donne occasion à présent de dire deux mots au sujet de ce misérable, qui après nous avoir servi de Guide aux Mines, avoit proféré le Nom de Christ en tombant, comme pour l'apeller à son secours. Lors que je me vis en état de causer avec tout le monde je ne laissois guéres passer d'occasions sans me faire instruire des choses que je desirois de savoir. Un jour je racontai à notre Patron les circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes; & ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit, je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il me répondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il étoit venu plusieurs personnes dans leur Païs, à peu près pour les mêmes raisons qui nous y avoient menez: que le dernier qui s'y étoit rendu avoit été un Homme grave, habillé d'une longue robbe, & en un mot, de telle maniére, qu'il me fut aisé de remarquer que ç'avoit été un Moine de quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de l'esprit & étoit même Savant: il aborda en un Canton un peu éloigné de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems. D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le pié de changer souvent de Village: mon Bisayeul, à ce que m'a raconté mon Pére, l'avoit logé ici plusieurs fois, & avoit pris beaucoup de plaisir à l'entendre discourir. Il ne faisoit que prêcher la Morale à tout le monde: souvent il les entretenoit d'une Résurrection & Immortalité bien-heureuse après cette vie. De plus, il soûtenoit que Dieu avoit un Fils, engendré de sa propre Substance long-tems avant le monde, qui s'étoit manifesté aux hommes depuis quelques Siécles, étant né d'une Fille Vierge, ou qui n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet Homme-Dieu avoit conversé parmi le Genre-humain, qu'il avoit souffert la mort comme un Brigand, pour mériter par-là la Vie éternelle au reste des hommes, qui vouloient bien embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit Christ, s'étoit lui-même relevé d'entre les morts, & s'étoit assis aux Cieux à la main droite de son Pére, pour gouverner avec lui le Ciel & la Terre jusques à la fin du Monde. Comme cette Doctrine flâte beaucoup, il trouvoit aussi bien des gens qui prenoient un plaisir singulier à l'entendre; d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du Roi. On le fit venir à la Cour, & après l'avoir bien examiné, il fut condamné comme le dernier des Blasphêmateurs, à aller finir ses jours au fond d'une Mine, où il mourut quelque tems après. Et autant qu'il avoit à tout bout de champ le mot de Christ à la bouche, quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient; & ce que vous m'avez raconté de votre Guide, continua-t'il, est une marque certaine que cela a passé jusqu'à nous.
Quoique ce discours m'allarmât, je ne pûs m'empêcher de lui dire, que j'avois la même croyance que cet homme, que les Préceptes de la Religion que je professois me portoient à cela, & que j'étois surpris que des Personnes aussi sages & autant charitables qu'ils l'étoient, avoient pû se résoudre à traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel leur avoit envoyé sans doute pour leur Salut. La Politique, me répondit mon Hôte, y a eu peut-être la meilleure part. Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela ne soit préjudiciable au Gouvernement. Mais il est sûr aussi que vos Sentimens répugnent en bien des endroits, & que ce Christ sur tout excite à la Révolte, & embarasse prodigieusement la Raison. J'avouë, lui dis-je, que c'est un Mystére incompréhensible; nous le croyons pourtant, & nous le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermeté, que nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce que cela influë dans l'économie du Salut: outre que c'est une vérité, dont mille témoins oculaires ont rendu témoignage, & que Dieu lui-même nous a révélée.
Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des Climats bien fortunez, puis que la Divinité s'y communique ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens de votre Monde soient bien vains & présomptueux d'avoir l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver de terre. Cela me paroît insuportable, & si ce même Dieu prenoit le moindre intérêt à sa gloire, il ne manqueroit pas de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi, poursuivit-il, je vous prie, comment cette Révélation se fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-même, employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Créature pour cela? de quelle maniére s'y prend-il?
Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir de cette matiére: je vous voi si éloigné de nos Sentimens, & si peu disposé à donner la moindre croyance à nos Dogmes, que j'ai peur que votre incrédulité n'excite votre couroux, & que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien à craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnête Homme; je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me conserverai simplement le Droit d'en juger à ma fantaisie. A cette condition, lui répondis-je, je veux bien vous en dire le peu que mon âge, mon éducation & mon art, m'ont permis d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez peut-être mieux que moi: dites-moi, s'il vous plaît, auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dépendance, & de ce qu'il doit attendre après cette vie.
Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est impossible que ma confession soit générale, puisqu'il n'y a peut-être pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une Substance incréée, un Esprit universel, souverainement Sage, & parfaitement bon & juste, un Etre indépendant & immuable, qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime; mais d'une maniére si cachée & si peu proportionnée à mon néant, que je n'en ai qu'une idée très-imparfaite. Cependant, voyant la nécessité de son Existence, & la dépendance où nous sommes à son égard, nous croyons être dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages & nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y penser même qu'en tremblant; ce qui fait la principale partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre continuellement nos Actions de graces pour tous les biens qu'il nous a faits, sans aucune prétention pour l'avenir, & bien moins aprés la mort, puisqu'alors, n'existant plus, nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez notre Prêtre, comme vous en avez été plusieurs fois témoin depuis que vous êtes parmi nous.