Il est vrai, lui repartis-je, que vous êtes fort ponctuels à donner à Dieu une heure de votre Dévotion tous les jours de l'Année sans interruption, en quoi certes vous êtes beaucoup à louër: mais je trouve étrange que vous rejettiez entiérement la Priére, & que vous ne fassiez aucune distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons six à nos Affaires domestiques, & donnons le septiéme à Dieu, & aux Exercices de notre Religion.

Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux: & quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos Eglises, nous ne laissons pas de conscrer à Dieu le reste de la journée, de méditer à chaque moment, sur sa Grandeur, & d'admirer sa Bonté envers toutes ses Créatures. Et pour ce qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que ce seroit comme lui vouloir faire violence; car étant immuable de sa nature, il est évident qu'il ne sauroit souffrir aucune ombre de changement.

Ici l'on vint avertir le Juge, que le Timnɤ, c'est à dire, Satrape, Intendant ou Gouverneur, étoit-là pour recevoir le Tribut du Canton. Nous avons déja remarqué que chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont gouvernées par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement, dont le plus ancien des Baillifs est Timnɤ & Président des neuf autres, dans les Assemblées qu'ils tiennent pour exercer la Justice, & régler la Police dans ces dix Villages-là. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, où de dix Gouverneurs on en députe un tous les Ans une fois, qui s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le Roi préside à cette illustre & nombreuse Assemblée, où il se conserve les Droits de Régale, & où l'on peut apeller de tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement de punition de quelque Crime capital.

L'Intendant qui étoit venu pour recevoir le Don du Peuple, fut parfaitement bien reçu de notre Hôte: on lui fit un Repas magnifique, où le Prêtre & les deux Assesseurs du Village furent aussi invitez. Dans la conversation on n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira l'invention, & nous donna mille loüanges: mais il auroit mieux valu pour nous qu'il n'eut rien sû de tout cela, puis qu'au fond il n'en résulta rien de bon dans la suite, comme on verra dans son lieu.


CHAPITRE VII

Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prétre de son Village, au sujet de la Religion, &c.

Après le départ du Satrape, Monsieur le Juge qui se souvenoit encore très-bien de notre Entretien, s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus favorable, il invita le Prêtre exprès le lendemain à dîner, & nous fit venir mon Camarade & moi pour être de la partie. La premiére chose qui donna lieu au Papɤ de parler, fut de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment ne m'étoit point inconnu, & que j'en avois déja causé avec mon Hôte, je me contentai de lui dire que l'idée que j'avois de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant & parfaitement Bon, me portoit à implorer sa Bénédiction sur les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, étant persuadé par la Raison & par l'Expérience, que sa Parole rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint là-dessus à peu près le même Langage du Juge, & prétendoit éluder la force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, & même de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette Cérémonie: de sorte que le tout se réduisoit à anéantir absolument l'Oraison. Ne nous amusons point à disputer là-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne résoudra tantôt d'elle-même & qui ne dépend que de quelques autres Véritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.

Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge, il ma avoué lui-même que vous confessez unanimement l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vérité, qu'il seroit autrement fort aisé de vous prouver par plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que l'on attribuë à un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la voye de la causalité de la Cause éficiente. Puisque par là on remonte immanquablement des effets à une cause premiére, intelligente, & nécessaire de la production de toutes choses.

Je fai cela, dit le Prêtre; & il faudrait être dépourvû de raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que c'est ce même Dieu, & point d'autre, qui a créé de rien l'Univers, c'est à dire, le Ciel, la Terre, & en général tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous avez raison, repartis-je, par raport à nous, mais à l'égard de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans contradiction, poser la Matiére coexistante avec Dieu; car il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indépendans, & on prétend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-là les choses infinies, elles sont hors de notre portée. Je croi qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.