Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout cela: Moïse nous y assure, que Dieu a tout fait par sa Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six jours, aprés lesquels il se reposa de son œuvre. Que fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Après avoir créé le Ciel & la Terre, il dit que la Lumiére soit, & la Lumiére fut, &c. Le sixiéme, il créa l'Homme de bouë, & soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait capable de discernement, il étoit bien juste qu'il vécût sous sa dépendance, & qu'il le reconnût pour le seul Maître de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a sur la Terre, & lui défendit seulement de ne point toucher à un seul Arbre, qui se trouvoit planté au milieu du Jardin des délices, où là Providence l'avoit établi. La soûmission qu'il avoit pour son Créateur, l'auroit sans doute empêché de contrevenir à ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit donnée pour Compagne, étant plus infirme & plus curieuse que lui, se laissa emporter à sa passion: elle mit la main sur le Fruit admirable de cet Arbre, le goûta, & le trouva si excellent, qu'elle en donna à son Mari. Ce misérable fut assez malheureux pour en manger, & pour encourir par conséquent, la peine qui lui avoit été imposée, de mourir d'une mort éternelle, c'est-à-dire, de souffrir des peines éternelles après sa mort. Peine dure & insuportable assurément par raport au péché & à celui qui l'avoit commis, mais qui ne laissoit pas d'être fort proportionnée à la Majesté de la Personne lézée.

Je parcourus ainsi l'Histoire de la Création, du Deluge, des Patriarches, de Moïse & d'Aaron son Frére: des Miracles qui avoient confirmé la vérité de cette Histoire. Je les entretins des Prophêtes, de leurs Prédictions, principalement par raport au Messie, de la venuë de ce Sauveur, comment c'étoit le Fils de Dieu, & de quelle maniére il nous avoit rachetez de la punition que nous avions méritée en la personne du premier Homme notre Pére. Enfin, je leur fis voir la nécessité de la Priére, tant par ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et enfin, je leur parlai d'une Résurrection des corps, dont les ames reprendront possession, & d'une Vie éternelle & bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit méritée en souffrant la mort ignominieuse de la Croix.

Il faut avouër qu'ils m'écoutérent avec beaucoup de patience; il sembloit même qu'ils y prissent du plaisir, & qu'ils aquiéçassent à la plus grande partie. Mais-je fus fort surpris lors que le Prêtre me regardant fort sérieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui assurément, lui répondis-je, que je le croi. Ceux qui doutoient de la Loi de Moïse, mouroient sans aucune miséricorde; & les Apôtres nous assurent que l'on ne peut douter de la vérité des paroles de Christ, & de toute l'œconomie du Salut, sans danger de punition éternelle. Mais ce n'est point la force qui me méne-là, c'est proprement l'évidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je, si je vous disois à point nommé, non-seulement ce que vous avez fait de plus caché, mais tout ce que vous devez faire, & ce qui doit arriver à votre Païs? Si je guérissois les malades, ressuscitois les morts, passois les mers à sec, fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltérer tout un Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de Miracles différens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophêtes, les Apôtres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que je vous l'ai insinué tout à l'heure: de sorte que nous n'avons aucun lieu de douter delà vérité de ce qu'ils nous ont laissé par écrit.

Votre conséquence n'est pas juste, interrompit le Papɤ: Mais avez-vous vû toutes ces belles choses? J'avouë que non, répondis-je, mais il n'est pas toûjours nécessaire de voir une chose pour la croire. Vous n'avez jamais vû l'Europe, les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs Religions & leurs Coûtumes: cependant vous croyez ce que nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour d'honnêtes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant nous, ont informé vos Ancêtres à peu près des même choses. Lors qu'un Fait est apuyé sur le témoignage de plusieurs Personnes de probité, on n'a plus sujet de le révoquer en doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes pieuses & sages, mais par des nuées de témoins, par des Nations toutes entiéres, qui ne peuvent nous être suspectes, puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout différent du nôtre, & qui sont nos Ennemis à bruler. Ces gens, eux-mêmes, qui sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu à nos Péres, tantôt en Songes, tantôt dans un Buisson ardent, longtems comme une Nuée de jour, & la nuit comme une Colomne de feu, qui les conduisit, & s'arrêtoit où ils devoient camper dans les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-même pour aller prendre possession d'un grand Païs, qu'il leur avoit destiné; certes après des témoignages si forts il me semble que nous aurions grand tort d'être incrédules.

[1] On a oui parler d'un savant Anglois qui a fait une Dissertation depuis peu, où il entreprend de prouver qu'il n'y a eu rien de miraculeux ni même d'extraordinaire dans cette Colonne de feu qui conduisoit les Israëlites dans le Desert; & de faire voir par les meilleurs Auteurs anciens & modernes que ç'a été toûjours la coûtume dans ces sortes de Deserts, de se servir de feu pour diriger la marche des Armées, ou des Multitudes, en le faisant porter devant elles par les Guides, de maniére que toute la troupe en pût voir la fumée pendant le jour, & la flamme pendant la nuit. Il prétend que celui qui a eu la direction de ce feu, & qui a servi de Guide aux Israëlites, n'étoit autre chose que Hobab, le Beau-pére de Moïse; ce qu'il tâche de prouver par les versets 29. & 30 du chapitre X. des Nombres, & par plusieurs autres Passages de l'Ecriture Sainte.

A vous parler ingénûment, dit le Juge, il y a quelque chose en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, paroît néanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez, reprit le Prêtre: vous savez comment nos Ayeux y ont été pris pour dupes, à peu près de la même maniére, par la subtilité & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin se laisse écrire en tout tems, & les châtimens que l'on exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prétendus Faits, que l'on débite comme des véritez, force des gens à se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter. Cette Création dont vous venez de nous entretenir, poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure Allégorie, que je trouve assez grossiére dans son genre, & fabriquée par un Auteur fort ignorant de la nature des choses; jusques-là qu'il y fait précéder les effets à la cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour la Lumiére fut créée, & le quatriéme parurent les Luminiares dont cette Lumiére nous vient. Il est certain, au reste, que l'idée d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut être digérée que par des Peuples fort grossiers & ignorans, que l'on vouloit maîtriser, & dont ce Moïse duquel vous parlez, prétendoit être le Seigneur temporel, tandis que son Frére Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs Consciences.

Je n'oserois dire de quelle maniére il traitoit Jesus-Christ & sa Mére: mais au sujet de l'Ame, cette Substance spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils, aucune idée, je ne sçaurois m'empêcher de marquer ici une des difficultez qui vient dans la pensée du Prêtre, lorsqu'il s'est agi de la Résurrection des morts. Il est sûr, disoit-il que la Terre est composée d'un nombre innombrable de petites parties, dont les figures sont extrêmement différentes: cela se voit par la diversité des Objets que cette même terre produit, certaines parcelles, qui sont propres à former une espéce de Fruits, ne seroient nullement convenables pour la production de quelques autres. Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour construire du Fer. De-là vient, que si l'on séme plusieurs Années de suite du Froment dans un même Champ, on trouve enfin que toutes les parties de matiére, qui étoient propres à nous raporter du Froment, ayant été employées, & n'y en étant plus resté, que cette Terre ne produit absolument plus de Froment, jusques à ce que par le moyen du Fumier, on y en raporte d'autres. Apliquons cet exemple à l'homme: les particules qui sont propres à composer de la chair humaine, ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une certaine quantité déterminée de personnes. Faites ce nombre aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il égale celui de tous les hommes, qui ont vécu depuis le commencement du monde. Je dis plus, ajoûta-t-il, je ne sai pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici assez de ces parties pour soûtenir les hommes qui y naissent pendant dix Siécles seulement. Ceux qui ont tant soit peu étudié la nature des Etres, savent que comme le poil & les ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extérieures des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang pousse & augmente les intérieures. Il n'est pas croyable quelle dissipation il se fait tous les jours par la transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les parties dont l'un se dépouille d'un côté, servent à la réparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous perdons pouvoit être transporté dans un autre Païs, sans qu'il en revint d'autre dans le nôtre, il est vraisemblable qu'il faudroit qu'il nous arrivât de tems à autre, une famine & une mortalité, afin que les parties de ceux qui tomberoient pussent servir à l'accroissement des autres, jusques à ce qu'il ne s'en trouvât absolument plus. D'où je conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit impossible qu'il y eut assez de parties propres à la construction d'un homme, pour en donner à tous ceux qui ont vécu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une stature médiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Années que le monde subsiste, étoient rassemblez en un monceau, il surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la Terre, d'où ils ont tiré leur origine.

Eclaircissons ce Paradoxe, par un calcul fait en gros. Nous avons dans ce Païs 41600. Villages, dans chaque Village il y a 22. Familles, à neuf personnes l'une portant l'autre, chaque Village contiendra à peu près 200. habitans donc dans tout le Royaume 83230000. Donnons à chaque corps humain, consideré sous la forme d'un paralléle pipede, cinq pieds de hauteur, & un demi pié de largeur & d'épaisseur, l'un parmi l'autre; je prends tout au moins, comme vous voyez, au jour de la Resurrection il se trouvera que 8323000. corps contiendront en viron 10400000. pieds cubiques de chair. Suposons enfin, que ce nombre d'hommes se renouvelle tous les 50. ans, alors il faudra 208000000. de pieds cubiques de chair pour les hommes qui auront vécu pendant mille ans, & 2080000000. pour le monde de 10000. années. Continuez cette multiplication, & voyez où cela ira. Mais que ne seroit-ce pas, poursuivit-il, en faisant une grande exclamation, si l'opinion de quelques habiles Gens est véritable, qui, à ce que vous avez dit à votre Hôte, passe pour constant, que la semence de la plûpart, & peut-être même de tous les Animaux, n'est qu'un composé d'un nombre innombrable de petites créatures, qui ont la vie & le mouvement; de sorte que dans un volume de la grosseur d'un grain de millet, il y en a des milliers, qui nonobstant leur petitesse, ne laissent pas d'être des individus de la même espéce, que sont ceux qui les ont engendrez, & qui doivent par conséquent participer aux mêmes avantages que les autres, bien qui les surpassent autant en grandeur, que la plus haute Montagne différe d'un grain de Sable: car alors il est manifeste que votre sentiment est ridicule, & même d'une contradiction qui saute aux yeux.

Vous parlez de milliers d'années, lui dis-je, comme d'autant de minutes: à vous entendre, le monde doit être bien ancien. Je me sers, répondit-il, d'un terme défini, pour désigner un nombre indéfini: il n'y faut pas prendre garde de si près. Que l'Univers soit ancien ou non, cela ne change point la nature des choses: il est constant que nous le croyons d'un tems immémorial, & que nous ne saurions exprimer, ni par nos nombres, ni par des paroles. Vous n'êtes pas les seuls qui vous abusez à cet égard, repris-je; les Chinois parmi nous, font aller leurs Chronologies jusques à plus de quarante mille ans, sans compter ce qui n'a point été enregistré avant ce tems-là. Les Egiptiens entr'autres, vont pour le moins encore aussi loin qu'eux. Un ancien Philosophe nommé Platon, introduit un Prêtre Egiptien, qui s'entretenant avec Solon, lui raconte comment il s'est écoulé neuf mille ans depuis que Minerve avoit-fait bâtir Saïs. Diodore compte vingt-trois mille ans depuis Osiris & Isis, jusques à Alexandre le Grand. Laërce parle d'un terme de quarante-neuf mille ans, pendant lequel ils avoient calculé toutes les Eclipses. Ils prétendoient avoir observé les Astres depuis cent mille ans, suivant la remarque de Saint Augustin: Et au dire de Cicéron, ils faisoient monter ce nombre jusqu'à cinq cens soixante-dix mille années. Mais tout cela a été avancé sans fondement, & suivant un principe de vanité, par où ils prétendoient se mettre au dessus des autres Nations de la terre. Pour nous, nous nous en raportons à Moïse, qui assure que le monde n'a pris naissance qu'environ depuis six mille ans. Et certes, quand on prend la peine d'y refléchir tant soit peu, il est impossible qu'on puisse révoquer cette verité en doute. Une preuve incontestable que le monde n'est pas fort ancien, & que nous n'avons point d'Histoire qui remonte au dessus de quatre mille ans. Les Arts sont pour la plûpart aussi fort nouveaux. Nous ne savons point qu'avant cinq cens ans, on ait eu aucune connoissance de la Boussole pour la Navigation, de l'Impression des Livres, de la Poudre à Canon, des Armes à Feu, des Lunettes d'Aproche, des Microscopes, & autres belles Inventions. On sait de même que l'usage de la Monnoye a été ignoré des premiers Ecrivains. Les Horloges sonnantes, les Montres, le Verre, le Papier, la Trempe de l'Acier, & une infinité d'autres choses sont de fort nouvelle date. Ainsi je conclus que-là, aussi-bien qu'ailleurs, il s'en faut tenir à la parole de Dieu.

Je vous ai déja dit, répondit le Prêtre, que personne de nous ne s'émancipe de déterminer l'âge du monde: nous sommes persuadez qu'il a eu un commencement, mais nous en ignorons le tems: tout ce que je puis dire, c'est que ce tems-là est extrémement reculé! Le premier homme ne l'a point marqué, & aucun de nous n'annote la moindre chose: tout ce que nous savons, c'est par tradition. La plûpart des Arts que vous venez de nommer nous sont inconnus, & ce quartier n'en est pas moins ancien que le votre pour cela: nous pourions être encore ici un million d'années sans le connoître, parce que nous n'en avons pas besoin: il n'est pas impossible que les autres s'en soient passez bien long-tems aussi-bien que nous. La nécessité ou autres choses semblables, ont pû inventer des choses dans cent ans, ausquelles on avoit point eu occasion de penser auparavant, en autant des Siécles: tout cela ne tire à aucune conséquence. Ce que je sai, c'est que de pére en fils, nous nous disons toûjours que les années de notre durée sont innombrables. En effet, il est sûr que nonobstant la quantité prodigieuse de Bois que nous brûlons, les Montagnes de Charbon que l'on a déja aplanies, sont si considérables, que si l'on voulait faire la suputation, cela seul seroit capable de nous confirmer dans nos sentimens. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est qu'il y a autour de sept mille ans, que l'on trouva au haut de l'une de ces Montagne, en creusant à trente pieds du sommet, un double crochet de fer, de plus de mille cinq cens livres pesant, que nous conservons encore, & que les Etrangers que nous avons eus ici de tems à autre, ont assuré être une de ces Machines dont on se sert en Mer pour arrêter les grands Vaisseaux. D'où il s'ensuivroit que l'Océan a été avant nous en possession de ce beau Païs, & que nos plus hautes Montagnes n'étoient peut-être alors que des brisans.