Hé bien, en attendant que nous en voyions quelqu'un, aprenez-moi, repliqua le Roi, comment ces Armées, dont vous me parliez tantôt, se composent, de quelle maniére on les fait subsister, comment elles se battent, quelle récompense en ont les Vainqueurs, & quel profit en remportent les Orfelins & les Veuves: Si ces Guerres n'ont point de fin, & s'il n'y a jamais de Paix parmi vous. Rarement, Sire, lui dis-je. La Terre est extrémement grande, par raport à votre Empire; il y a une infinité de tels Royaumes aux endroits d'où nous venons. Tant de grands Seigneurs ne sçauroient vivre long-tems dans une parfaite intelligence: l'intérêt des Familles Royales, plus que des Particuliers, cause souvent des brouilleries. La jalousie, le desir de s'agrandir, le Rang, la Religion qui est différente presque dans chaque Royaume, tout cela sont des sujets de ruptures, qui ne cessent souvent qu'après une grande effusion de Sang. Nous avons un Empire nommé Espagne, où il s'alluma, il y a quelque tems, une Guerre intestine, qui a duré cinquante ou soixante ans, & qui a coûté la Vie à un million d'hommes.

La Religion dominante de ce Païs-là, & dans laquelle je suis né, est la Chrétienne, qui différe extrêmement de toutes les autres: ceux qui la professent n'ont pas tous non plus les mêmes Sentimens à tous égards. La plus grande partie prétendent qu'il ne suffit pas d'adorer un Dieu, Créateur du Ciel & de la Terre, ils veulent aussi que l'on invoque les Saints trépassez, afin qu'ils intercédent pour nous dans le Paradis. Les Prélats de l'Église imposent la nécessité de croire un Purgatoire, qui est un endroit rempli de Feu & de Soulfre, où après la mort, les ames doivent brûler & souffrir pendant un certain nombre d'Années, l'une plus, l'autre moins, suivant les Crimes qu'elles ont commis, afin d'être en état de comparoître pures & sans taches devant le Trône de Dieu. Cette même Eglise engage à confesser que Jesus-Christ est vivant, en chair & en os, & aussi grand qu'il étoit quand il a été crucifié, dans une Hostie ou morceau de pâte de la grandeur de la paume de la main, que le Prêtre donne à chaque Laïque, en de certains jours de l'Année, destinez à cette Cérémonie, &c. Plusieurs personnes ne pouvant accommoder ces Maximes avec le Sens commun, non plus qu'avec les Préceptes que contient le Livre Sacré de nos Loix, crurent en conscience qu'ils auroient tort de les observer. Le Clergé, qui s'aperçût de ce desordre dans l'Eglise, érigea un Tribunal sévére, qui imposoit de grandes peines à ceux qui s'émanciperoient de réformer le Culte Divin. Il faut ajoûter à cela, qu'outre les Ecclésiastiques, qui épuisoient les Peuples d'argent, qu'ils se faisoient donner pour reciter des Prières efficaces, par lesquelles ils prétendoient tirer du Purgatoire les Ames de leurs Ancêtres: les Officiers du Roi les chargeoient tous les jours de nouveaux Impôts: de sorte que les plus résolus des Habitans voulant secouër le joug, firent secrettement des Cabales, & résolurent de s'assurer de quelques Cantons murez, ou Villes, dont ils fussent les Maîtres. Là-dessus le Commerce s'affoiblit, les Ouvriers pâtissent faute d'Ouvrage; un Prince Etranger se met à la tête des Mécontent. D'autres Monarques, jaloux de la Grandeur du Roi d'Espagne, & qui ne cherchent que son abaissement pour s'élever au dessus de lui, se joignent à eux. On forme des Compagnies d'Artisans, qui sont ravis de servir pour la subsistance: de ces Compagnies de cent hommes, plus ou moins, qui ont chacune leurs Officiers, on fait des Régimens, & de ces Régimens des Armées, qui sont commandées par des Généraux expérimentez au Métier de la Guerre, & qui ont soin de les fournir d'Armes, d'Habits, & de toutes sortes de Munitions, aux dépens du Public, que les Magistrats chargent de Subsides pour cela. Lorsqu'on est prêt, on se cherche, on use de finesses, & de milles stratagêmes pour se surprendre; enfin on en vient aux mains, & après s'être souvent battus tout un jour, il se trouve quelquefois, que le plus grand avantage de Vainqueur, est d'avoir conservé le Champ de Bataille, ce qui lui coûte dans des Rencontres, quinze ou vingt mille Combattans: là où son Ennemi, qui a reculé de cinq cens Pas, n'en a pas perdu la moitié tant. Si l'un défait entiérement l'autre, il se prévaut de sa Victoire, en gagnant du Païs & des Villes, où il met quelquefois tout à Feu & à Sang. Cependant sa Partie tâche de nouveau à se fortifier, ou en faisant de nouvelles Troupes, ou en contractant des Alliances avec d'autres Princes, qu'elle attire dans son Parti. On revient aux coups, où la Fortune se déclare, tantôt pour l'un, tantôt pour l'autre, jusqu'à ce que les Trésors & les Hommes soient évanouïs, car alors on est forcé d'en venir à un Accommodement, qui ne dure pas plus long-tems que quelque Esprit turbulent le desire, puis que les prétextes pour remuër ne leur manquent jamais.

Mais que fait-on de ces Troupes? dit le Roi. On les remercie, repliquai-je. Cela est bien, continua-t'il, pour la décharge du Peuple; mais des gens, qui se sont accoûtumez pendant la Guerre, au libertinage, & sans doute, à toutes sortes de voluptez, sont-ils propres à être employez à autre chose? De quoi subsistent-ils, lorsqu-ils ne tirent plus de Solde? J'ai déja dit à Votre Majesté, repris-je, que le Monde contient une infinité de Païs gouvernez par des Princes différens: lorsque les Troubles finissent en un endroit, ils recommencent ordinairement en un autre; les Soldats vont chercher-là de l'Emploi; sinon, chacun retourne à sa Profession. J'avouë pourtant, qu'il y en a beaucoup, qui ayant perdu l'habitude de travailler, ou qui ne sachant point de Métier, vont mandier de Porte en Porte, avec les Femmes & les Enfans, dont les Maris & les Péres ont été tuez, ou s'abandonnent au Brigandage pour vivre plus commodément. Les uns se font Voleurs de grands Chemins, les autres Faux-monnoyeurs: Il y en a qui s'associent avec les Femmes débauchées, & leur aident à ruïner, & quelquefois même massacrer ceux qui fréquentent les vilains lieux. Enfin, il n'y a forte d'Intrigues qu'il ne pratiquent pour se donner du bon tems: ce qui oblige les honnêtes gens à user de beaucoup de précaution pour n'en être point attrapez, & encore souvent n'en sont-ils pas exempts. Je pourois vous confirmer cette vérité par cent exemples, qui font dresser les cheveux; mais un seul suffira présentement pour vous en donner une idée.

Environ huit mois avant, que j'aye quitté Paris, Ville fameuse, & qui est la Capitale du plus beau Royaume de l'Europe, un Conseiller du Parlement passant en Carosse dans une Ruë écartée, où il y avoit peu de Commerce, avisa de loin une jeune Personne fort bien mise, qui étendant les bras, joignant les mains, & portant la vûë, tantôt vers le Ciel, & ensuite sur la Terre, donnoit des marques d'un véritable desespoir. Le bruit des Rouës & des Chevaux l'ayant fait retourner, elle se retient tout d'un coup, s'essuye promptement le Visage, & poursuit son chemin à pas lents. Le Conseiller ne tarde guéres à la joindre; il s'arrête à côté d'elle. Qu'avez-vous, Mademoiselle? lui dit-il, d'une maniére fort honnête: Je vous voi toute épleurée; est-il arrivé quelque désastre dans votre Famille? Parlez hardiment, vous êtes par bonheur tombée en de bonnes mains; il y a bien des gens qui tâcheroient de profiter de votre desordre, avec moi il n'y a rien à craindre. Je suis honnête homme, j'ai du crédit & de la bonne volonté, si je puis vous être utile en quelque chose, je m'y employerai avec tout le zélé dont je suis, capable. Quoi qu'elle n'eut que seize à dix-sept ans, elle prit d'abord son sérieux, soûtint long-tems qu'elle n'avoit rien, qu'il étoit inutile de lui offrir sa Protection y qu'elle ne lassoit pourtant pas d'en avoir de la reconnoissance & que tout ce qu'elle prétendoit de lui, étoit de lui laisser faire son chemin. Mais enfin, après plusieurs instances, qui n'étoient proprement que l'effet de la charité de ce galant Homme, s'abandonnant de nouveau à des larmes, qu'elle ne pouvoit plus retenir. Oui, Monsieur, vous avez raison, lui dit-elle, je ne me posséde pas, j'ai l'esprit en écharpe, je cours les Ruës, & peu s'en faut que je ne me porte à de fâcheuses extrémitez. Je suis Fille unique d'un Pére qui m'adoroit; mes volontez lui étoient une Loi, qu'il se faisoit un plaisir d'observer à tous égards; de sorte que je ne lui ai jamais rien demandé, qu'il ne me l'ait incontinent accordé. Il y a un an que Dieu l'a retiré, à la fleur de son âge; notre séparation lui faisoit mille fois plus de peine que la perte de sa propre Vie. Le déplaisir qu'il avoit de me quitter, le porta à me recommander à mains jointes à sa Femme. Cette Marâtre lui promit tout ce qu'il voulut; elle m'embrassa en sa présence, & s'engagea par un Serment accompagné d'un torrent de larmes, à me faire éternellement part de sa plus tendre amitié. Mais, helas! le pauvre homme eut à peine sillé les yeux, que je devins l'objet de sa tirannie. Il n'y a moment qu'elle ne me désole d'injures & de menaces; des menaces elle en vient souvent aux coups, & aujourd'hui, après m'avoir bien maltraitée, elle m'a jettée hors de la maison. Voilà qui est violent, dit le Conseiller, vous êtes sans contredit à plaindre: entrez, s'il vous plaît, dans mon Carosse, il faut que je vous remette bien ensemble, ou du moins que je sache la cause d'une si dangereuse dissension. Ce ne fut pas encore ici sans peine qu'elle se détermina à le conduire chez elle: elle apréhendoit trop de se faire voir, la colére de sa Belle-mére la faisoit trembler: il falut pourtant s'y résoudre. La Maison de cette Veuve étoit de belle aparence; une forte muraille à Porte cochere, & une grande Basse-court, la séparoit de la Ruë. Monsieur le Conseiller ayant fait demander si Madame étoit de loisir, fut mené dans une belle Sale tapissée, où elle le vint trouver un moment après. Il fut surpris de voir entrer une Femme d'une cinquante d'Années, haute, belle, bienfaite, d'une phisionomie douce & engageante, & ayant plûtôt le port d'une Reine, que de la Femme d'un Particulier. Après quelques Complimens réciproques, il lui fit un recit juste de ce qui lui venoit d'arriver avec sa Fille, lui en représenta les conséquences, & lui ayant demandé excuse de la liberté qu'il prenoit de se mêler d'une Affaire qui étoit proprement domestique, il la pria fort civilement de lui dire en quoi consistoit leur Differend. La Dame le remercia de la bonté qu'il avoit de s'intéresser si charitablement pour sa Famille, mit sa Belle-fille dans le tort autant qu'elle pût; & enfin à la considération de l'Arbitre, on fit venir la Demoiselle. Madame la reprit en grace, & elles se firent des promesses réciproques, l'une d'être désormais bien obéïssante, l'autre d'user de plus d'Indulgence, & d'avoir toute la tendresse & les égards dont une Mére est capable pour son propre enfant, au grand contentement du Conseiller qui s'aplaudissoit intérieurement d'être l'Auteur d'une si bonne œuvre. Là-dessus, on fit retirer la Fille; & ce fut alors que Madame se mit à exalter l'obligation qu'elle avoit à Monsieur le Conseiller. Elle le pria instamment de lui permettre de faire connoissance avec Madame son Epouse, afin d'avoir occasion de profiter quelquefois de ses salutaires Conseils; elle le pria de pousser la complaisance jusqu'à vouloir bien l'honorer de sa Compagnie à dîner, d'autant plus que la Table étoit déja couverte, & qu'ayant invité du monde, elle se trouvoit justement en état de le régaler de trois ou quatre bons Plats. Ce Compliment fut proféré de si bonne grace, que le Conseiller se laissa persuader. Il fit dire à son Cocher de se retirer, d'aller dire chez lui qu'on ne l'attendit pas, & qu'il vint le prendre au bout de deux heures. Cependant, la Dame s'absenta, avec sa permission, pour aller donner ses Ordres. Lui se promenoit seul en attendant son retour: après avoir fait trois ou quatre allées & venuës, il alla en se retournant donner casuellement du coude contre la Tenture: le vuide qu'il sentit excita sa curiosité, il se trouva qu'il y avoit-là justement deux pans libres de ce Tapis, qui anticipoient d'un demi-pied l'un sur l'autre; il leva celui de dessus, & fremit lorsqu'il aperçût le corps nud & sanglant d'un homme, qui selon les aparences venoit d'être assassiné, couché de son long sur la paille d'un Lit pratiqué dans la muraille. Cet horrible Spectacle, qui le menaçoit d'un pareil sort, le fit sortir avec précipitation de la Chambre: quelqu'un le remarqua lorsqu'il étoit déja au milieu de la Cour. On l'apelle, on le prie de ne se point impatienter, Madame le rejoindra dans un instant, tout est prêt à être servi, & le reste; mais toutes ces belles paroles n'étoient pas capables de le faire revenir. Il leur dit en fuïant, qu'il lui étoit venu quelque chose dans l'esprit, qui ne souffroit aucun délai, qu'il ne feroit qu'aller & venir, & qu'en tout cas on n'avoit qu'à commencer à manger, il en trouveroit assez de reste. On le poursuivit ainsi jusqu'à la Porte. Comme il sortoit, quatre grands Coquins de Coupe-jarets entroient, gens apointez, sans doute, pour le récompenser de ses bons Offices; mais il étoit un peu trop tard, le bon homme avoit échapé à leurs embuches. La vieille Maquerelle & la jeune Putain avoient en vain joué leur rôle.

Assurément, dit le Roi, voilà un Stratagême capable de surprendre le plus habile homme du monde: mais qu'arriva-t'il de cela, n'en fit-on point de recherche, afin que leur Punition servit d'exemple à de semblables Canailles? Nullement, lui repartis-je, ceux qui l'ont fait en de pareilles occasions, s'en sont mal trouvez. Les Bandes de ces sortes de gens-là sont si nombreuses, que le moindre déplaisir que l'on fait à l'un d'eux, est vengé tôt ou tard, au double par les autres, de jour, de nuit, sur vous, sur les vôtres, ou de quelque maniére que ce soit. Et tout cela font des beaux fruits des Guerres ausquelles on vous expose? Je plains votre Sort, dit le Roi: à ce compte vous n'êtes proprement que la Proye des méchans, des esclaves, & de misérables Victimes de l'Ambition & de l'Intérêt de vos Souverains: les Chiens sont plus heureux chez moi, que les Hommes ne le sont en vos Quartiers. Vous raisonnez selon vos Principes, repris-je: & nous agissons suivant les nôtres; chacun aprouve ses Sentimens, tous ceux qui leur sont contraires le choquent. Il est vrai, reprit-il, que l'éducation a un grand ascendant sur notre esprit. Nos Ancêtres se seroient fait sacrifier, plûtôt que de douter de l'excellence de leur Origine. Le Soleil les avoit engendrez, ils avoient été enfantez de la Terre. Aujourd'hui on envoyeroit aux Mines celui, qui voudroit sérieusement soûtenir cette Opinion. Ce que nous suçons avec le Lait, nous le retenons; les premiéres Leçons de nos Précepteurs sont les plus fortes, elles jettent des racines profondes, que les vents d'un Sentiment contraire ont de la peine à ébranler.

Mais à propos de vos Ancêtres, Sire, interrompis-je, est-ce qu'il ne s'est jamais trouvé personne, qui ayant bien examiné la nature des choses, a trouvé de la difficulté dans cette prétenduë Naissance miraculeuse? Car enfin, cela saute aux yeux, que l'union du Soleil avec la Terre étoit impossible, & que ces deux Créatures sans vie, étant destituées d'intelligence & de sentiment, sont incapables des effets qu'on leur attribuoit si mal à propos. Assurément, répondit le Roi, qu'il y en avoit, mais personne n'en osoit ouvrir la bouche; le Peuple, qui étoit prévenu en faveur de cette Fable, auroit été capable de le mettre en piéces. Outre que les Rois usoient de tems à autre, d'un Stratagême assez extraordinaire pour s'en défaire, & qui ne contribuoit pas peu à fortifier les autres dans leur Opinion. Ils avoient pratiqué un Chemin sous terre, du Palais jusqu'au Temple, qui aboutissoit sous mon Marchepié, où il y avoit un grand Puits extrêmement profond. Lorsque quelqu'un étoit accusé d'avoir proferé quelque parole choquante contre le Mistére de la Naissance du premier Homme, ce qui étoit traité de Blasphême, il étoit obligé de comparoître à la Cour, où les Satrapes ne manquoient jamais de le condamner aux Mines: le Roi qui vouloit passer pour clément, annulloit aussi-tôt la Sentence, qu'il prétendoit n'avoir pas été prononcée dans les formes, & suivant les régles de l'équité, puisque lui étant Partie & Chef du Conseil tout ensemble, les Juges devoient vrai-semblablement plûtôt incliner de son côté que de celui de l'Accusé: d'où il concluoit, qu'il en faloit apeller au Tribunal de l'Esprit Universel, afin que lui-même en fit une Justice exemplaire sur celui d'eux deux, qui auroit tort. Là-dessus, il apointoit toute l'assemblée pour le Minuit, à comparoître au Sénat, avec tous ceux qui voudroient assister à ce Spectacle. Il n'oublioit pas de se rendre sur son Trône à point nommé. L'un de ses fils, Fréres, ou proches Parens, amenoit devant lui le Criminel, ayant les mains liées derriére le dos, & le faisoit asseoir sur le Marchepié, à l'endroit qui avoit été marqué. Alors le Roi tenant la vûë baissée, prononçoit à haute voix quatre Vers, que j'ai rendus ainsi en notre Langue.

Ma Mére, je le sai, vous êtes équitable,
D'en douter, il est hasardeux:
De grace, engloutissez à l'instant, de nous deux,
Celui que le Ciel voit Coupable.

En même tems celui qui étoit caché dessous le Théatre, tiroit adroitement le Verrou, qui soûtenoit une Trape, faite exprès pour cela dans le Marchepié, la faisoit baisser avec tant de rapidité, que la pauvre Victime, oui étoit dessus, tomboit comme un foudre, & sans avoir le tems de se reconnoître, dans cet abîme de Puits, qui étoit dessous, d'où il n'avoit garde de revenir. Et tout cela se faisoit si promptement, & avec tant de dextérité, qu'un même moment, pour ainsi dire, voyoit ouvrir & refermer cette maudite Trape: de sorte que quand tout le monde auroit été auprès, il auroit eu de la peine à s'apercevoir de la tromperie. Cependant, afin de jouër leur rôle avec toute la sûreté possible, on avoit soin de ne pas beaucoup illuminer cet endroit-là; outre que le Marchepié étant haut, empêchoit aux Satrapes, & aux autres Assistans, qui étoient assis ou à genoux, de voir ce qui se passoit dessus; & que celui des Intéressez qui étoit-là, feignant de voir là Terre s'ouvrir faisoit beaucoup de bruit, en se reculant, & criant aussi fort que s'il avoit eu véritablement peur d'être englouti tout vif avec le Coupable.

Mais comment a-t-on découvert ces Impostures, repartis-je? Les Prêtres du Roi, reprit Bustrol, voyant leur Maître banni, & la face des Affaires entiérement changée, proposérent, à condition qu'on ne leur feroit point de mal, de déclarer tout ce qu'ils en savoient de pernicieux: car quoi qu'il ne se fût rien fait de semblable de leur tems, ils ne laissoient pas d'avoir part au Secret, & d'être engagez par un Serment, au quel on les avoit contraints, d'aider à ces cruelles Exécutions. Le Chemin soûterrain est encore à être, je vous le ferai voir quand vous voudrez. Pour le Puits il a été comblé, & la Trape fut d'abord changée avec le reste en une Plancher continu, tel qu'il est encore à cette heure.

Voici une seconde Imposture, dont ils s'étoient avisez, & qui a été pratiquée en divers Siécles. Lorsqu'il y avoit de grands débats entre le Souverain & ses Sujets, & qu'il apréhendoit quelque révolution fatale à sa Famille, on faisoit monter secrettement quelqu'un des Intéressez, par l'un des escaliers des colonnes qui soûtiennent le Dôme, lequel se glissoit doucement entre la Cappe & le Plat-fonds; & quand le Conseil étoit assemblé, il se mettoit à crier de toute sa force, & par un trou fait pour cela, qui répondoit au centre du Soleil de Cuivre, qui est au milieu de l'édifice: Mon Fils est juste, & vous êtes méchans! Cette voix qui retentissoit par tout comme un Tonnerre, surprenoit extrêmement les Assistans, & ne manquoit jamais de faire son effet. Peut-être y en avoit-il parmi eux qui n'étoient pas exempts de doute; mais la plûpart auroient juré que c'étoit le Soleil qui avoit proféré ces mots: & peut-être n'auroient-ils pas souffert qu'on eût exempté de châtiment sévere celui qui auroit paru avoir le moindre soupçon.