CHAPITRE X.
Où l'on voit les Cérémonies qui se pratiquent aux Naissances & aux Enterremens en ces Païs; la maniére d'administrer la Justice, & plusieurs autres choses remarquables.
Un Domestique qui entra en ce tems-là tout échauffé, interromprit notre Discours: il venoit annoncer au Roi que la Mèla étoit accouchée d'un Enfant mâle. Il n'y avoit que deux ans qu'il avoit pris sa premiére Femme, ainsi il étoit âgé de vingt-sept ans: ce que je dis pour faire remarquer que le Roi ne peut prendre Femme qu'à vingt-cinq ans, & les autres en doivent avoir trente, au lieu que les Filles sont nubiles à vingt. Depuis ce tems-là il en avoit encore épousé deux. Il avoit eu deux Filles de la premiére, & une de la seconde. Celle qui venoit de lui donner un Garçon, & dont le Pére étoit Maréchal d'un des Cantons voisins, étoit la troisiéme, & comme elle est la légitime Reine, nous la distinguerons des autres par le nom d'Impératrice; suivant la Loi du Païs, qui ne donne proprement ce Titre qu'à celle des Femmes du Souverain qui lui fait un Successeur à la Couronne. Nous félicitâmes le Roi de la Naissance de ce jeune Prince, & lui fîmes comprendre que nous désirions ardemment qu'il pût regner heureusement après lui. Il témoigna que notre Compliment lui faisoit du plaisir, & pour nous en convaincre davantage, il nous ordonna de le suivre, afin d'être témoins de la Cérémonie, que la Coûtume l'obligeoit d'observer pour imposer un nom à l'Enfant.
Il sortit accompagné de deux de ses Fréres, & de son Cuisinier, dont l'Emploi est-là fort considérable, & de son Maître d'Hôtel. L'Impératrice l'attendoit dans un lit magnifique, tant par sa Sculpture, qu'à cause des autres Ornemens dont il étoit enrichi. D'abord qu'elle le vit, elle se fit mettre sur son séant; & l'on prit soin de lui couvrir les épaules d'un Manteau de Poil de Chévre rouge, tout couvert de Guimpes & de Guirlandes en Broderie, doublé d'Hermines blanches comme la Neige; & ayant prié le Roi de lui permettre de baiser sa main, elle lui témoigna la joye qu'elle avoit de ce que Dieu lui avoit donné un Fils, puis que par-là elle avoit l'honneur d'être devenuë Impératrice d'un si grand Royaume. Là-dessus Un Chapelain s'avança, qui suivant les Ordres qu'il en avoit, remercia Dieu, au nom du Roi, de la Reine, & de tout le Peuple, des graces qu'il venoit de leur accorder: & je puis dire que son éloquence, jointe à la soûmission & au zéle avec lequel il s'en aquitta, me pénétra jusqu'à l'ame. Il s'étendit fort au long sur le néant de l'homme, sur l'infinie grandeur du Monarque de l'Univers, sur les soins que cette Providence prend continuellement de sa Créature, nonobstant leur disproportion, & la distance immense qui sépare des Etres si différens. Il marqua en quoi ces soins consistoient; & ce fut alors qu'il parla des Vertus nécessairement requises à un bon Roi: comment il leur en avoit donné un, digne à tous égards de l'amour sincére de ses Peuples. Il nous entretint du jeune Prince, qu'il venoit de leur accorder, des obligations qu'on lui avoit de tant de bienfaits, & conclut par un million d'actions de graces. De sorte que cette action pieuse dura pour le moins une heure. Ensuite, on présenta l'Enfant au Roi, qui le nomma Baïol, c'est-à-dire, benin. Aussi-tôt après, on nous servit des fruits secs & confits avec du miel, qui surpasse assurément le meilleur sucre de l'Amérique. Nous bûmes outre cela de très-excellent Hidromel, & d'autres Liqueurs, qui ne le cèdent en rien aux nôtres, hormis au Vin, dont ils sont absolument destituez: il n'y a pas seulement de Vignes dans tout le Païs. La Cérémonie du Sacre de l'Impératrice fut différée jusqu'après ses Couches, qui finirent au bout de dix-huit jours: mais d'autant qu'elle ne consiste, comme la précédente, que dans des actions de graces, il n'est pas nécessaire que je m'amuse à en faire le recit. Au reste, ce n'est pas seulement dans le Palais du Roi que cela s'observe, c'est aussi dans tous les Cantons du Royaume, dès le moment qu'on leur en donne la nouvelle.
A propos de nouvelles, voici l'endroit, si je ne me trompe, où je dois faire remarquer que tous les jours chaque Village envoye, de midi jusqu'à une heure, deux hommes sur chaque chemin des Gantons voisins, & ainsi huit en tout, parce qu'il n'y a point de Canton qui ne se trouve au milieu de quatre autres en ligne directe, excepté ceux qui sont aux extrêmitez du Païs. Sur ces chemins il y a des Pilliers marquez, à une même distance l'un de l'autre; jusqu'où ils savent qu'ils doivent aller: & ces distances sont telles, que ceux que l'on envoye-là avec des Trompettes parlantes, s'y peuvent aisément entendre. Si donc il est arrivé quelque chose d'extraordinaire à la Cour, & qui se puisse exprimer en peu de mots: comme, par exemple, que le Roi soit mort, marié ou malade, qu'il lui soit né un Enfant, &c. ceux qui sont envoyez de la Cour le crient à leurs Voisins, ceux-ci à de plus éloignez, & ceux-là aux autres, jusques à ce que cela soit parvenu aux derniers: ce qui se fait avec tant de vîtesse, qu'en moins d'une heure on le sait dans tout le Royaume. Quand il n'y a point de nouvelles, ils se contentent de dire que tout va bien. De même, lorsque les Cantons ont quelque chose à faire savoir à la Cour, leurs vedetes se servent réciproquement des mêmes moyens. S'il y a des Paquets ou des Lettres, il y a des Messagers pour cela, qui partent de la Cour à cinq heures du matin, vers les Villages voisins: ceux-ci en ont qui à six se mettent en chemin pour d'autres, ou ils remettent ce qu'ils ont à des troisiémes, qui vont plus loin à sept, & ainsi des autres. Pour les grands fardeaux on se sert de Bâteaux, qui vont aussi avec beaucoup d'ordre, sans que cela coûte un denier à qui que ce soit, parce que chaque Pére de Famille y employe ses Enfans, ou ses Domestiques chacun à son tour.
Peu de tems après l'Accouchement de l'Impératrice, les Etats ou Députez des Satrapes se rendirent à la Cour pour exercer la Justice, & mettre Ordre à toutes choses. Cette Assemblée dura vingt-deux jours, & l'on y vuida bien des affaires; à la plûpart desquelles je puis dire, sans vanité, que j'y eus indirectement quelque part. Comme ces Messieurs ne s'assembloient que tous les matins, & que l'on donnoit les après-dînées, partie au plaisir, & partie à l'examen des Faits, qui se devoient traiter à la Séance prochaine, le Roi ne pouvoit s'empêcher de venir à son ordinaire, passer sur le tard quelques momens avec nous; mais, ce n'étoit pas alors tant pour voir nos Ouvrages, que pour nous communiquer familiérement ce qui se devoit proposer le lendemain; sur quoi il ne manquoit jamais de nous demander ce que l'on feroit en tel cas en Europe?
Un jour entr'autres, il nous raconta comment un jeune homme d'un Canton fort reculé, étant souvent maltraité de son Pére, qui sembloit le haïr mortellement, prit occasion, qu'ils étoient sortis ensemble en Gondole, dans le dessein d'aller pêcher du Poisson, de le jetter dans le Canal; & le voyant entre deux Eaux, il le tenoit-là du bout de sa Rame, de crainte qu'il n'en revint, & le punit de sa témérité. Le Pére qui avoit perdu d'abord la tramontane, reprit peu à peu ses esprits: il sçavoit parfaitement bien nager, de sorte que se sentant presser par en haut, il se laissa droit couler à fond, & donnant alors des piez en terre, il revint en haut à deux pas de-là, où il se mit à nager de toute sa force vers l'autre bord, pour échaper à la fureur de son Fils. Comme l'un s'efforçoit de fuïr, & que l'autre hésitoit s'il devoit le poursuivre, & tâcher de lui casser la tête, un vieux Pin, planté au bord de ce Canal, suivant la description que j'en ai faite ailleurs, tombe tout d'un coup comme une masse de terre, & envelope le Garçon de ses branches dans la Gondole, de maniére qu'il lui étoit impossible de se remuër, sans pourtant qu'il en fut blessé en aucun endroit. Le Vieillard qui gagna cependant le Rivage, voyant que cet Arbre couvroit tellement le Bachot, qu'il n'apercevoit point son Enfant, fut émû de compassion, & ne douta point que cette chûte ne l'eût privé de la Vie. Pour s'en assurer il alla promptement heurter à la Porte de la premiére Maison qu'il trouva, & aïant fait lever le monde qui reposoit encore, parce qu'il étoit grand matin, il leur dit qu'en passant en un tel endroit avec son Bâteau, un grand Arbre pourri s'étoit rompu tout d'un coup, & étoit tombé dessus avec tant d'impétuosité, que lui en avoit été préscipité dans l'eau, & son Fils brisé en mille piéces. A ce bruit, tout ce qu'il y avoit-là de gens accoururent pour voir ce désastre: trois se mirent dans leur Bachot, afin d'aller secourir le Garçon, si peut-être il étoit encore en vie. Le drôle, qui se sentoit pris, sans presque sçavoir comment, & qui n'avoit pas jusqu'alors osé seulement ouvrir la bouche, apercevant des gens qui travailloient avec beaucoup de zéle à écarter les branches de l'Arbre, qui les empêchoit de voir ce qu'il étoit devenu, se mit à crier, en pleurant: Mon Pére ne me tuez point, je vous en prie, j'ai tort, je l'avouë, je mérite au double votre haine, il n'a pas tenu à moi que vous ne soyez mort à l'heure qu'il est, mais je vous demande mille fois pardon. Plus il se desespéroit de crier, plus les autres s'efforçoient à le débarasser d'où il étoit, & plus le misérable croyoit qu'on lui alloit couper la gorge: Grace, mon très-cher Pére, grace, s'écria-t-il de nouveau, ce n'est pas moi proprement, c'est un maudit couroux, une colere que je déteste, qui m'a poussé à mettre ma main sacrilége sur votre Personne; au nom de Dieux apaisez-vous. Le Pére qui entendoit tout cela, ne sçavoit quelle contenance tenir; il auroit bien voulu châtier son Enfant, mais il ne se soucioit pas que d'autres en sûssent la cause, cela fut pourtant impossible. Quoi que la Gondole se tirât enfin de dessous les branches de l'Arbre, & que le jeune homme vit une multitude de gens, qui étoient accourus-là au bruit qui s'étoit par tout répandu, pour le secourir, & qui n'auroient sans doute pas souffert que le Pére l'eût sacrifié sur le champ à sa vengeance, il fit tant de mouvemens & de contorsions, & usa de tant de paroles, qu'il s'accusa lui-même en présence de cent témoins. Ainsi il ne fut pas en la puissance du Pére de le disculper, comme il l'avoit bien desiré. Quelques Péres de Famille, qui se trouvoient-là, apréhendant les conséquences, s'en saisirent, & le menérent chez le Juge, qui ayant fait venir le Pére, & les ayant confronter, & examinez séparément, condamna l'Enfant à aller travailler vingt ans aux Mines. Le Pére ne fut pas content de ce jugement, il sçavoit en conscience qu'il avoit provoqué son Fils à ire, par le trop rude traitement qu'il lui avoit fait: s'atribuant la cause de son desespoir, il lui fit conseiller sous main, d'en apeller au Satrape de leur Gouvernement, & ensuite à la Cour, si la premiére Sentence y étoit confirmée. Le Satrape, continua le Roi, devant lequel la Cause a été portée, n'en a pas voulu décider; & de-là vient qu'elle doit être demain débattuë en ma présence: mais de bonne foi, je ne sai presque ce que j'en dirai. Quel âge a le jeune homme; interrompis-je? Il a vingt-deux ans, repliqua le Roi. Hé bien, Sire, lui dis-je, on le feroit mourir en nos Quartiers, rien ne seroit capable de l'en garantir; mais puisque vous n'êtes pas si sévéres ici, que le Fils déteste son Action, en demande pardon de toute son ame, & que le Pére confesse avoir donné lieu à cet emportement, je croi, avec tout le respect que je dois à votre Majesté, qu'il suffiroit de le faire fouetter de Verges, & le condamner à porter sur son front un écriteau, qui contienne en gros caractéres, REBELLE A SON PERE, à condition, que s'il se comporte bien, il sera absou de cette honte au bout d'un An. Votre Avis est excellent, dit le Roi, si l'on m'en veut croire, on imposera cette peine au Délinquant. Aussi-tôt que le Conseil fut assemblé, on proposa le Délit, chacun en opina à sa maniére; les uns vouloient confirmer la Sentence qui en avoit été renduë; d'autres prétendoient que le jeune Homme devoit faire Amende-honorable, & avoir le Poing droit coupé, avant qu'il fut rélégué. Il y en avoit qui vouloient qu'on l'envoyât au fond de la plus basse Mine pour sa Vie; quelques-uns avoient encore d'autres Sentimens. Mais le Roi ayant entendu tous leurs Avis, proposa aussi le sien, qui fut aprouvé de la Compagnie, & exécuté le même jour. Les deux Parties allérent témoigner à toute la Cour les obligations qu'ils lui avoient du Jugement favorable qu'elle avoit prononcé en leur faveur. Le Roi qui vouloit m'en faire honneur, leur dit, que s'ils en devoient savoir gré à quelqu'un, c'étoit à moi proprement, à l'exclusion de tout autre. En effet, les bonnes gens me vinrent remercier de la maniére du monde la plus honnête & la plus soûmise. Ils se retirérent ensuite chez eux, où, à ce que l'on m'a dit après, ils ont vécu ensemble dans une parfaite intelligence.
Il n'est pas concevable combien cette bagatelle nous fit considérer parmi ces Messieurs les Députez. Le Jugement de Salomon n'étoit qu'une bagatelle au prix du nôtre, & si on en avoit voulu croire une Partie, nous aurions été créez Membres extraordinaires de leur Corps. Lors qu'ils revinrent à la Diéte suivante, notre Ouvrage étoit presque achevé; chacun se faisoit un plaisir de le venir voir, & ne pouvoit se lasser d'en admirer la beauté. La Forêt gravoit parfaitement bien, & outre qu'il savoit déja dorer, il avoit si bien apris la maniére du Païs, de dorer avec du Cuivre, qui est beaucoup plus beau-là, qu'il n'est en nos Quartiers, que la moindre Piéce avoit un éclat admirable, & surpassoit infiniment ce que nous avions fait pour notre Canton. Mais ce fut bien autre chose, lors que l'Année d'aprés, ils virent l'Horloge montée sur le Dôme de la Maison du Roi, avec six Quadrans à l'entour, qui indiquoient les heures, ce que nous avions obmises à la précédente: outre que le Bassin ou la Cloche qui étoit d'Etaim & de Cuivre mêlez ensemble, étoit au moins trois fois plus grande, & d'une bien meilleure résonnance. En récompense de ce bel Ouvrage, le Roi nous honora chacun d'une Robe de Satrape, & donna Ordre que l'on eût pour nous les mêmes différences que pour eux. Nous étions avec cela traitez, ni plus ni moins que des Princes. Les Cuisiniers & le Sommelier avoient soin qu'il ne manquât rien sur notre Table; la Biere, le Cidre, l'Hidromel & le Pɤηs, qui est une Boisson délicieuse, & dont on boit tant que l'on veut sans en être incommodé, faite d'un certain fruit admirable en toute maniére, de la forme d'un Mélon d'Espagne, ne nous manquoient non plus que l'eau à la Riviére. Il n'y avoit sorte de Ragoût, de Tartes & de Pâtez qu'on ne nous fit tous les jours: & comme les Perdrix, qui y pésent au moins quatre livres, & les Tɤlη, qui sont ces grosses Poules, dont j'ai parlé en quelqu'endroit, y sont fort communes, il se faisoit peu de Repas que nous n'eussions du Gibier; sans compter l'excellent Poisson qu'on y sert sans faute tous les midis. Nous fûmes promenez trois jours de suite par le Roi lui-même, avec nos Habits de Cérémonie, qui est le plus grand Honneur que ce Monarque fasse à ses Sujets.
Un matin, que nous passions à l'Occident du Temple, un jeune Garçon, qui étoit allé voir travailler son Pére sur le Dôme, s'étant jetté sur la Balustrade de la Galerie, pour voir au bruit que nous faisions en passant, ce qui se faisoit en bas, tomba droit sur l'Estomach, & se creva. Cette chute inopinée donna lieu au Roi, qui ne me laissoit jamais en repos, de me faire une Objection sur le Mouvement circulaire de la Terre. Il me vient-là quelque chose dans l'esprit, me dit-il, à quoi je n'avois point pensé auparavant; qui est que si la Terre tournoit, comme vous me le voulez toûjours persuader, il semble que pour peu que cet Enfant soit resté à tomber, il auroit dû se trouver à une distance considérable de la Muraille de cet Edifiee, au lieu qu'il y touchoit, si je ne me trompe, de l'un de ses bras. Car enfin, le Globe terrestre est grand, & supposé qu'il achève de faire un tour en vingt-quatre heures, il est nécessaire que ses parties passe extrémement vîte. Cela est aisé à déterminer, Sire, interrompis-je. Un degré terrestre contient soixante milles, vous savez cela, il n'y a qu'à multiplier par ce nombre-là trois cens soixante degrez, & on aura pour la circonférence de la Terre sous l'Equateur, vingt & un mille six cens milles d'Italie, ou vingt & un million six cens mille Pas géométriques: divisez maintenant cette quantité par vingt-quatre heures, & neuf cens mille, qui proviendront de cette opération, par soixante minutes, vous verrez que dans une minute d'heure il doit passer un Arc terrestre de quinze mille Pas, par conséquent de deux cens cinquante Pas dans une Seconde, & plus de quatre dans une Tierce, qui est bien le moindre tems qu'un Corps puisse mettre à parcourir la hauteur de ce grand Bâtiment. Mais, Sire, poursuivis-je, vous ne devez pas considérer l'Air comme indépendant de la Terre; il tourne également avec elle, ni plus ni moins que l'Eau de la Mer, qui est renfermée dans ses propres limites: c'est un duvet qui l'envelope, l'un & l'autre font partie de ce grand Tout; de sorte que tomber dans l'un ou dans l'autre, est à cet égard la même chose. Cependant il y a une autre raison, confirmée par l'expérience, qui nous aprend que tout Corps qui décend par un mouvement simple, ou que l'on peut considérer comme tel, doit tomber sur le Point auquel il correspond au premier moment de sa chute. Ainsi supposé que je sois au haut d'un des plus hauts mâts que portent nos Vaisseaux de Guerre en Europe, & que je laisse de-là tomber une Balle de Métal, de telle grosseur que l'on voudra, il est constant qu'elle restera toûjours à la même distance de ce Mât, jusques à ce qu'elle soit parvenuë sur le Tillac, quelque grande que soit la rapidité avec laquelle le Vent & le Flux l'emportent: d'où il s'ensuit que ce Corps ne tombe point perpendiculairement, comme il le semble, mais parcourt nécessairement une Ligne parabolique; dont la raison est, qu'encore qu'il décende par un Mouvement simple en aparence, il participe néanmoins à deux Mouvemens à la fois, savoir à l'artificiel du Navire qui se fait sur le plan de l'Horison, & au naturel de haut en bas. Et cela est tellement vrai, que si au moment qu'on auroit lâché cette Balle, le Vaisseau venoit à s'arrêter tout court, on verroit qu'elle ne tomberoit pas alors le long du Mât, mais devant, à une distance considérable. Comme il arrive souvent parmi nous, aux Cavaliers, qui étant au milieu d'une grande course, sont portez par un Cheval capricieux, qui à la vûë de quelque Objet dont il a peur, s'arrête tout à coup, car alors continuant dans ce mouvement, ils sortent des Etriers, & vont culbuter à quelques pas de la tête de leur Monture. Et c'est encore pou recette même raison que les bons Chausseurs, qui ne laissent peut-être pas de l'ignorer pour cela, tirent rarement en volant, qu'ils ne conduisent pendant quelques momens l'Oiseau, & de la vûë, & de leur Arme, afin que la Balle ou la Flèche, aquiére par-là un mouvement de côté, qui avec le direct, lui fait de même parcourir une Ligne courbe, par le moyen de laquelle elle atteint véritablement au but. Je comprens fort bien tout-cela, dit le Roi, il n'y a rien d'extra-ordinaire, puis qu'il arrive la même chose aux Corps qui sont poussez avec violence de quelque hauteur, par une Ligne paralléle à l'Horison, car il est évident que dés le moment qu'ils sont sortis de la main de celui qui les jette, ils tombent, & doivent, comme vous le dites, pour parvenir à terre, décrire une Ligne semblable à celles qui se font par la Section d'un cône, qui est paralléle à son côté opposé.