Vous, avez raison, Sire, repartis-je, mais il y a quelque chose d'admirable en cela, qui passe pour un Paradoxe parmi bien des gens, & qui consiste en ce que si l'on se sert d'une de ces Machines qui sont si communes chez nous, je veux dire un Canon, pointé de niveau sur l'une des Tours les plus élevées, & que dans le même instant qu'on le décharge, on laisse tomber une Balle de même forme & grandeur qu'est celle qu'il porte; nonobstant que l'une soit tirée à un mille de-là, & que l'autre tombe simplement par une Ligne perpendiculaire, elles parviendront dans un même instant à terre. En effet, dit le Roi, voilà qui est surprenant; & j'avouë que cela ne me seroit jamais venu dans l'esprit: cependant, je voi fort bien à présent qu'il faut que cela arrive ainsi, parce qu'encore que ce Boulet soit porté fort loin, le mouvement qu'il a de haut en bas, doit néanmoins avoir son cours, & n'en être pas moins rapide pour cela.

Mais ces beaux exemples ne m'éclaircissent pas encore assez sur le Mouvement de la Terre, & d'où vient qu'une agitation si violente ne la secouë point en un million de piéces? Hé bien, Sire, repliquai-je, prenez un Vase à confitures, fait de terre blanche, de forme ronde, & dont les bords soient bas & perpendiculaires sur le fond, mettez-y un Pouce ou deux d'Eau claire, & dans cette Eau une petite quantité de limure de Cuivre, du Sable fin, & de la grature de Cire rouge, & faute de Verre, que vous n'avez point ici, couvrez ce Vase d'un couvercle bien attaché, puis affermissez-le avec un peu d'argile, sur le pivot d'un tour de Potier, que vous mettrez en mouvement: d'abord que ce Vase aura fait quelques tours, si vous levez le couvercle, qui n'avoit été mis dessus que pour empêcher que l'eau n'en sortit point pendant son agitation, vous verrez que toutes les parties de la matiére qu'on avoit jettée dedans, se sont allez ranger contre les bords du Vaisseau. Preuve évidente que si les Cieux, qui sont ici représentez par ces bords, tournoient, ils faudroit nécessairement que la Terre quittât le lieu qu'elle occupe, pour s'aller de même ranger contre leur superficie concave, ou leurs derniéres extrêmitez. Et une autre preuve incontestable qui confirme la premiére, est que si on arrête le tour, de sorte que le Ciel, ou le bord du vaisseau ne tourne plus, l'eau qui continuë son mouvement, & qui tend par conséquent à proportion à s'éloigner du centre du Vase où elle est renfermée, force les parties de Cuivre, de Sable & de Cire, qui en ont moins, à quitter les bords où elles étoient, pour ainsi dire collées, & à s'aprocher du Centre, là où elles forment une Masse ronde, dont la plus basse Région est le Cuivre, la seconde le Sable, & la derniére la Cire. D'où il paroit qu'il suffit que la matiére subtile qui environne la Terre, soit agitée, pour obliger toutes les parties terrestres à se rassembler en un Globe, aux environs de leur Centre. Ce qui nous fait voir encore, afin que je le dise en passant, qu'il est impossible qu'une Pierre jettée dans cette matiére subtile, puisse y rester un moment, mais qu'elle doit pour les mêmes raisons, abandonner la Région aërienne, & se rendre vers les autres Corps de son espéce, en quoi consiste proprement la pesanteur.

Certes, dit le Roi, vous m'avez souvent entretenu de Tourbillons, des changemens que les Astronomes remarquent dans les différens aspects des Planettes, du mouvement du Soleil autour de son propre Centre, des taches qui couvre sa surface, & qui confirment ce mouvement, à cause qu'elles changent de lieu à proportion qu'il avance, aussi bien que des Périodes que décrivent les autres, ou autour d'eux-mêmes, ou autour de lui; mais je n'ai encore rien ouï d'aussi fort que ce que vous venez de me dire. Vous me ferez plaisir de m'accommoder la Machine dont vous parlez, afin qu'en l'examinant de près, nous puissions nous en entretenir encore plus particuliérement: mais il seroit à souhaiter que le couvert que vous mettrez sur le Vase fut transparent, parce que sans l'ôter, on pouroit voir à son aise ce qui se passeroit dans le Vaisseau. J'exécuterai vos ordres, Sire, lui répondis-je, & si notre Parchemin ne nous peut servir à cela, j'y suplérai par un trou rond, d'un Pouce ou deux de diamétre, que je ferai au milieu du couvercle: je croi que le reste suffira pour empêcher que l'eau n'en rejallisse dans sa plus grande agitation.

Dans ces entrefaites, un des Fréres du Roi tomba malade, & mourut: je croyais, voir quelque chose de particulier à ses Funerailles, mais je fus fort étonné de n'y remarquer pas la moindre circonstance de plus qu'aux Enterremens du commun. Toute la Cérémonie consiste à mettre une Robe de fin Lin au Défunt, que l'on attache au cou, & qu'on lie au milieu du corps, aux jarets & au dessus des piez. Ensuite on le met sur la Civiére, que deux hommes emportent, étant précédez par les quatre plus proches Parens du Mort, & suivis de deux hommes & de deux Femmes, si ce sont des gens mariez, ou autrement, de quatre jeunes Personnes de deux Sexes, qui le pleurent le long du chemin, & s'entretiennent de ses bonnes qualitez. Quand ils sont parvenus au bout ou à l'extrémité de l'Habitation où le Défunt demeuroit, on le décend dans une Fosse faite exprès, que l'on referme d'abord, & sur laquelle on dresse une petite Piramide de Bois où l'âge & le Nom de la Personne qui est dessous; sont marquez; après-quoi chacun se retire chez soi, & on n'en parle non plus que s'il n'avoit jamais été au monde. Le Frére du Roi fut traité de la même maniére: deux de ses Fréres, car le Prince est exempt de cela, avec sa Mére & une de ses Sœurs, furent du Convoi, & les Pleureux qui sont des gens qui ne vont-là que pour avoir une Lipée. Ce fut alors que j'apris qu'il est défendu aux Fréres & aux Sœurs des Rois de ce Païs-la, de ce marier; cela n'est permis qu'au fils aîné de la Famille Royale, & encore ne peut-il avoir qu'une Femme avant qu'il soit Roi.

A propos de Femme, il faut que je dise ici comment notre Monarque en recouvra une en ma présence, digne de porter le Diadême. Il y avoit long-tems qu'il projettoit d'aller visiter l'Ouest du Royaume, mais il vouloit que nous fussions de la partie, l'Ouvrage que nous avions en main étoit trop exquis à son gré pour être interrompu: il faloit attendre qu'il fut achevé, cela en valoit bien la peine. Là-dessus le mauvais tems survint, puis la Diéte: enfin cela passa, & nous étions dans la belle Saison: le Roi voulut en profiter. Il fit un petit Equipage, & prit seulement avec nous dix Personnes, pour être de sa suite. Il étoit monté sur un petit Char magnifique, à deux rouës, tiré par quatre boucs blancs, qui avoient chacun une grande barbe noire, & des Cornes d'une prodigieuse grandeur. Son Train & son Bagage étoit dans deux Gondoles, où dans chacune il y avoit quatre Rameurs, & quatre autres pour les relever.

Je fus ravi de faire ce Voyage, parce que je n'avois pas encore été de ce côté. La plûpart des Habitans de cette Lisiére, s'occupent à former des Briques, & de la Poterie, & de toutes sortes de porcelaines, suivant que la terre est propre pour ces différens Ouvrages. Nous ne passions par aucun Village, que tout ce qui avoit de la raison ne sortit pour voir le Roi: il décendoit quelquefois exprès, & marchoit assez lentement pour leur donner le loisir de le considérer à leur aise. Un jour que nous étions dans un endroit où le monde l'avoit si fort environné, qu'il ne pouvoit presque pas s'en débarasser, il avisa une jeune Fille, dont les charmes lui donnérent dans la vûë. Il lui fit commander de l'aprocher, & après l'avoir considérée, & trouvée encore plus charmante de près que de loin, il en fit venir le Pére, auquel il demanda quel âge sa Fille avoit. Le bon homme l'ayant déja promise à un autre, & se doutant bien du dessein du Roi, ne savoit que lui répondre: après avoir pourtant hésité un moment, il lui dit: Sire, elle n'est pas encore nubile, & par conséquent, ni à vendre, ni à donner. La Fille aimant mieux être Reine, que la Femme d'un Charpentier, qui étoit le Drôle à qui elle devoit apartenir, prit la parole & dit: il est vrai, Sire, que je ne suis pas nubile, mais j'aurai vingt ans dans deux jours. Hé bien, repartit le Roi, nous attendrons, bon homme, que le terme soit échû, pour ne point enfraindre nos Loix: menez après-demain votre Fille à la Cour, afin que j'en fasse ma Femme, & gardez vous bien que personne n'en aproche. Quoique le Vieillard se sentit bien honoré d'avoir le Roi pour son Gendre, il ne laissoit pas d'être fâché de ne pouvoir tenir sa parole à l'autre: ce que j'ai bien voulu remarquer ici, pour montrer la simplicité & la droiture qui regne parmi ces gens-là. Pηo, c'étoit le nom du Personnage, ne manqua pas de se trouver au lieu assigné dans le tems qui lui avoit été marqué. Trois jours après que nous y arrivâmes, il demanda Audience, & présenta lui-même sa Fille au Roi, en présence de son Chapelain, qui en rendit graces à Dieu sur le champ. La Nôce dura trois jours, après-quoi Pηo s'en retourna chez-lui, chargé de cent Kalη ou Piéces de Cuivre, pour le payement de sa Fille: mais la pauvre jeune Femme, qui n'avoit point encore eu la petite Vérole, en fut attaquée trois mois après, & en mourut.

C'est une chose prodigieuse que la quantité de personnes que cette peste de maladie entraîne, il n'y en a pas un de dix qui en échape. La plûpart de ceux qui vivent ne l'ont jamais euë, & pour vieux qu'ils soient, ils en sont si peu exemts, qu'ils meurent rarement d'un autre mal. Si ce n'étoit cela le Païs seroit aparement fort peuplé, au lieu qu'il ne l'est point du tout à cette heure, à proportion de la bonté du terroir, & de la pureté de l'air.

Peu de tems se passa que le Roi ne fit deux ou trois autres conquêtes, de sorte que quatre ans après son premier Mariage, il étoit déja riche de sept Femmes. Nous fûmes mon Camarade & moi, de toutes ces solemnitez, où nous eûmes notre bonne part des plaisirs que l'on y prit. Par tout où nous nous trouvions, on ne manquoit guére de nous louër au sujet de nos Horloges, à quoi j'avois pourtant la moindre part, comme cela étoit connu à bien des gens.

Pour me récompenser d'ailleurs, je dis au Roi que nous nous étions contentez d'orner son Palais d'une Machine dont il avoit la bonté de paroître content, mais que s'il le desiroit, je lui en ferois un autre pour mettre au Frontispice du Temple, qui ne seroit sujette à aucun changement, & que le Soleil régleroit par son propre cours. Je conçois bien, reprit ce Monarque, par le peu de connoissance que j'ai de l'Astronomie, qu'il ne seroit pas impossible de diviser un jour artificiel en de telles parties égales que l'on voudroit, par l'ombre que pourroit donner quelque corps, en la présence de cet Astre: mais nous n'avons eu personne jusques à présent, que je sache, qui se soit appliqué à cela. Avant que j'y travaille, repliquai-je, il faudra que j'examine vers quelle partie du Monde la Façade de cet Edifice est tournée. Cela n'est pas nécessaire, interrompit le Roi; je sai quelle décline de l'Est au Nord de vingt-deux degrez trente minutes, & je le sai, qui plus est, par expérience. Pardonnez-moi, Sire, répondis-je, si je prends la liberté de vous demander de quelle métode vous vous êtes servi pour vous assurer de cette vérité. J'ai, repartit ce Prince, fait faire exprès pour cela, un ais parfaitement uni, sur lequel il y a plusieurs cercles de tirez à différentes ouvertures de Compas; & au centre, qui leur est commun, j'ai planté perpendiculairement un Stile ou Verge de fil d'archal bien uni, au bout duquel il y a un bouton gros comme une noisette. Je mets cet Instrument quarré contre la muraille du Temple, à terre & de niveau, ce que je fais assez aisément par le moyen d'un peu d'eau verseé dessus. Tout cela étant ainsi préparé, j'attens, le Soleil étant levé de quelques degrez sur l'Horison, jusques à ce que l'ombre du bouton de mon Stile tombe sur la circonférence d'un des cercles de la planche: je remarque cet endroit-là par un point: ensuite je marque d'un autre point où cette ombre tombe l'après-dînée sur le côté opposé de la circonférence du même cercle. Je divise l'arc qui se trouve entre ces deux points, en deux parties égales, par une ligne droite qui passe par le centre du Stile: cette ligne est la Méridienne du lieu où je fais l'opération. Et d'autant qu'il s'en faut vingt-deux degrez & demi qu'elle ne soit perpendiculaire à la façade de ce Bâtiment, & qu'elle penche de cette quantité vers le Levant, il s'ensuit que le Frontispice de notre Temple décline comme je vous l'ai dit. Il y a plusieurs moyens, repris-je, par lesquels on peut aisement parvenir aux mêmes fins, mais celui-là est un des meilleurs que je connoisse. Hé bien! poursuivis-je, je vous ferai un Quadran vertical suivant cette déclinaison. Non, dit le Roi, puisqu'il ne s'agit que de tirer des lignes, il faut que vous me fassiez le plaisir de m'en enseigner la construction. Je consentis volontiers à sa demande, ainsi nous fîmes un Quadran de huit pieds de largeur sur six de hauteur: & un autre horisontal de cuivre, qui fut posé sur un piédestal d'Agate à huit pans, devant le Palais du Roi: l'un & l'autre avec les Signes du Zodiaque. Ces deux Machines donnérent de nouveau bien de l'admiration à ceux qui les virent; & je ne doute pas qu'elles ne leur ayent rendu plus de service que les autres, après notre départ, puis qu'il n'y avoit personne dans le Royaume, qui, bien loin d'en faire de semblables, fut seulement en état de les entretenir.

La Forêt pénétré de toutes les civilitez qu'il recevoit journellement aussi-bien que moi, de toute la Cour, & voulant aussi de son côté témoigner qu'il n'étoit pas insensible, se mit après une Montre de poche, sans m'en dire pourtant un seul mot, & avant que je m'en aperçusse il étoit à la fin de son Ouvrage. Quoi qu'il travaillât bien mieux en grand qu'en petit, une Montre dans un Païs où il ne s'en étoit jamais vû, étoit un bijou d'une valeur inestimable. Aussi-tôt qu'il eut achevé celle-là: il alla trouver le Roi, & après l'avoir complimenté sur les obligations que nous lui avions, il tira cette montre de sa poche, & le suplia de l'accepter de sa main, comme une marque sincére de sa juste reconnoissance. Le Roi s'étant fait montrer ce que c'étoit, en demeura interdit, il admira la beauté & l'utilité de cette petite Machine, & lui protesta qu'il ne lui demanderoit jamais rien, dont il put disposer, qu'il ne le lui accordât.