CHAPITRE XI.

Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'à leur départ de la Cour.

Comme le Roi alloit voir souvent ses Femmes, il ne faut pas demander s'il demeura long-tems à faire parade de sa Montre devant elles: il n'y en eut aucune qui n'admirât en cela le génie de l'Ouvrier. Car quoi-qu'elles eussent vû l'Horloge mille fois & qu'à la derniére même elles eussent encore paru transportées d'étonnement, ce n'étoit rien à leur avis, en comparaison de ce joli Instrument, qui nonobstant sa petitesse ne laissoit pas d'avoir ses mouvemens justes, & d'indiquer toutes les parties du jour aussi nettement que le grand. Lidola entr'autres, seconde Femme du Roi, fit de grandes tentatives pour en devenir la propriétaire; mais le Roi, qui ne s'en vouloit pas défaire, & qui ne l'auroit pas même pû faire, sans exciter de la jalousie entre toutes ces Dames, & donner même du chagrin à l'Impératrice, fit semblant de ne la pas entendre. La Reine, pour se venger de ce peu de complaisance, lorsqu'il fut question de recevoir le Roi après souper, qui lui avoit fait comprendre qu'il viendroit passer la nuit avec elle, comme il le faisoit fort souvent, ayant beaucoup plus de tendresse pour celle-là, que pour aucune des autres, elle feignit d'être indisposée, & fit prier le Roi de ne la point venir voir ce soir-là. Lui qui ne se doutoit encore de rien, envoya le matin pour savoir de ses nouvelles: il en fit autant plusieurs autres jours de suite. Enfin voyant que cela continuoit, & que non-seulement on recevoit ses Messagers fort cavaliérement, mais qu'elle-même le regardoit avec un froid capable de le glacer, lors qu'il la voyoit en passant, il se douta bien quelle mouche l'avoit piquée. Il n'en fit pourtant point de semblant, & voulant voir jusqu'où cette indifférence pouroit aller, il négligea petit à petit ses visites, & s'attacha si fort à la derniére Reine, qu'il n'alloit presque plus que chez elle.

La Forêt, qui non plus, que moi, ne savoit rien de tout cela, fut surpris, qu'un soir, comme il se promenoit sous les Galeries, il s'entendit appeller par son nom. Il se tourne à cette voix, avec précipitation, & se sentant tout d'un coup frapé par l'éclat de la plus belle personne qu'il eut encore vûë de sa vie (car elle étoit découverte, contre la maxime de ce Païs-là, qui ne permet pas aux Femmes mariées d'être sans voile, qui leur couvre presque tout le visage, par tout où il se trouve des hommes) il demeure les yeux fixez sur elle, sans avoir la force de lui demander ce qu'elle veut. Vous êtes étonné, beau Genie, lui dit-elle, allez ne vous allarmez pas, je ne vous ai appellé que pour vous témoigner le plaisir que j'ai de vous voir, toutes les fois que vous passez devant mon Apartement, & pour vous donner ce Miadɤ, (que j'apellerai désormais Mélon:) tenez, prenez-le, adieu. Ayant proféré ces paroles, elle laisse aller le fruit, se retire, & ferme sa Jalousie.

La Forêt n'étoit ni insensible, ni ignorant; cependant il ne savoit que penser de cette saillie: & comme il n'avoit pas été assez habile pour prendre le Mélon, qui étoit tombé à terre, il le ramassa sans rien dire, l'aporta dans notre Chambre, & me fit confidence de ce qui venoit de lui arriver. Aussi-tôt je me saisis du Mélon, & voulant mettre le coûteau dedans, j'aperçus qu'il avoit été ouvert fort subtilement vers la queuë: cela me donna occasion de le fendre avec précaution, de peur de rien gâter, au cas qu'il eût quelque chose dans les entrailles. Ce n'étoit certes pas de petits grains, dont cet excellent fruit étoit rempli, comme il l'est autrement de sa nature; un rouleau du plus fin Parchemin en occupoit la capacité: voici ce qu'il contenoit en langage du Païs.

Je vous ai vû passer mille fois devant mes fenêtres, sans vous avoir que rarement oüi parler; le Jugement que je fais de votre esprit, par votre air dégagé, & vos rares productions, me donne le curiosité de vous entendre causer à mon aise: il me semble que vous ne devez rien dire que de beau; préparez-vous à me satisfaire. Demain je vous attens sans faute à ma Porte; ne manquez pas de vous y rendre au premier coup que votre curieuse Machine frapera après minuit, & vous obligerez, LIDOLA.

La lecture de ce Billet m'allarma, je m'en expliquai fort sérieusement à la Forêt; mais tout ce que je pûs lui dire fut inutile. Il étoit grand, bien-fait de sa personne, autant vigoureux que le peut être un homme de trente ans, & il n'étoit pas ennemi du Séxe. L'amitié que le Roi nous portoit, lui faisoit croire qu'il auroit trop de confiance en lui pour s'imaginer qu'il en voulut à aucune de ses Femmes; & sans regarder aux conséquences, il résolut de profiter de l'occasion, à quelque prix que ce fût. Ce qui l'embarassoit le plus, étoit son peu d'éloquence, & les petits talens qu'il avoit à s'exprimer poliment. Sa naissance étoit assez obscure, il avoit peu fréquenté le grand monde. Ignorant les belles maniéres & ayant meilleure opinion de moi que de lui-même, il voulut m'engager à faire les premiéres démarches, à porter les choses au point où il les desiroit. Mais, outre qu'il étoit d'une taille fort différente de la mienne, puisqu'il me surpassoit de toute la tête, & qu'ainsi l'apas auroit été trop grossier pour y être pris, je n'avois garde de m'embarquer dans une affaire de cette nature: tout, cela fût incapable de le rebuter.

Le lendemain il se mit le plus proprement qu'il put, il se pourvut de ce que doit avoir un galant homme, qui va visiter sa Maîtresse, & chercha dans son esprit tout ce qui pouvoit contribuër à lui plaire. Il sortit dans cet apareil, après m'avoir dit adieu, & se trouva à point nommé au rendez-vous. La Belle, qui étoit aparemment aux écoutes, l'ayant découvert de loin, lui vint ouvrir doucement la porte, & après lui avoir fait signe d'observer un profond silence, elle le conduisit dans son Cabinet. Elle étoit dans un deshabillé négligé, qui avoit pourtant beaucoup de pompe, & cette négligence sembloit tirer son origine d'un pur artifice. Un voile de fin Lin, où l'Art avoit infiniment plus de part que la matiére, lui couvroit la tête & les épaules: mais soit que le hazard s'en mêlât, ou qu'il y eût du dessein & de l'adresse, sous prétexte de se servir de ce même voile, & de l'aprocher & reculer, pour couvrir ce que la modestie sembloit lui commander de cacher; elle faisoit souvent entrevoir des beautez, qui auroient pû embraser un cœur bien moins susceptible d'amour, que n'étoit celui de la Forêt, qui n'avoit rien à l'épreuve de ces charmes. Ses yeux s'ébloüissoient à la vûë de tant de merveilles, & comme s'il eût été enchanté, il n'avoit pas la force d'ouvrir la bouche, nonobstant la ferme résolution qu'il avoit prise d'en bien conter.

Lidola voyant que son Amant ne disoit rien, fit un grand soûpir, & jettant sur lui un regard mourant: Je vous aime, lui dit-elle, bel Etranger: je m'étois proposée de m'épargner la peine de vous le déclarer de bouche, croyant qu'il vous seroit aisé de le deviner: votre silence fait violence à ma pudeur; j'ai honte d'avoir lâché la parole: ménagez cette déclaration, & souvenez-vous qu'il faut être discret, lorsque l'on veut être heureux avec les Dames. Ne ne reprochez rien, Madame, je vous en suplie, repartit fort respectueusement la Forêt, mon silence a une éloquence, qui vous doit suffisamment persuader des sentimens de mon cœur. Si votre présence, poursuivit-il, m'a ôté l'usage de la parole, ce n'a été que pour considérer avec plus de loisir la délicatesse de vos charmes. Les paroles ne sont pas toûjours de saison, il est des momens où les yeux s'expriment infiniment mieux que la langue: on peut ignorer l'art de deviner, & connoître à leurs mouvemens ce que l'ame pense. J'ai eu tort de me taire, je l'avouë; mais je suis heureux de n'avoir pas parlé, puisque les plus belles expressions, dont j'aurois été capable de me servir dans un langage, que je n'entens que d'une maniére fort imparfaite, auroient à peine tiré dans un siécle de votre belle bouche, ce que le silence m'a procuré dans un instant. Comment! Vous m'aimez, Madame? O Ciel! à quel excès de joye un aveu si tendre n'est-il pas capable de me porter? Qui l'eût jamais crû, qu'une Reine eût pû s'abaisser jusqu'à témoigner tant de bonté au moindre de ses Esclaves. Continuez, je vous en supplie, je bornerai-là le plus grand de tous mes souhaits, puisqu'il ne me doit sans doute pas être permis de penser à autre chose.