Aussi-tôt qu'il fut couché, & les Domestiques partis, la Femme de Chambre trouva le moyen d'entrer dans le Cabinet, pour consulter avec le prisonnier, de quel biais on devoit s'y prendre pour le mettre en liberté: mais elle fut fort surprise de ne l'y pas trouver. Il n'y avoit point de porte que celle par où elle étoit passée, & les Fenêtres qui étoient fermées, ne paroissoient point avoir été ouvertes. Pendant qu'elle s'occupoit à renverser le Lit & les autres Meubles de cet Apartement, l'embarras où étoit la Dame, par raport à son Amant, lui fit appeller sa Fille de Chambre, pour lui en demander des nouvelles, sous prétexte de lui faire relever son oreille, & lui demander un peu à boire; mais elle fut hors de peine, dès qu'elle entendit qu'il avoit disparu, sans savoir pourtant de quelle maniére; de sorte qu'elle dormit assez tranquillement le reste de la nuit. La Forêt de son côté, s'étant flâté que le Roi n'étoit venu-là que pour un moment, s'étoit par provision enfermé dans les Lieux. Il fut extrémement trompé lors que peu de tems aprés il entendit qu'il vouloit passer la nuit avec sa Femme, ou du moins dans le Cabinet, où il étoit; au cas qu'elle ne le pût pas souffrir auprès d'elle. Ce fut alors, à ce qu'il m'a avoué depuis, plus d'une fois, qu'il fut saisi d'une frayeur à laquelle il n'avoit jamais senti de pareille. Il ne poivoit pas repasser par la Chambre où étoit le Roi, sans risquer d'en être vû, il croyait garnies de barres de fer toutes les Fenêtres de cet Apartement, outre qu'il étoit à craindre qu'il ne fit du bruit en les ouvrant, & encore davantage en se jettent dans le Canal, sur lequel ce Cabinet répondoit. Ayant repassé toutes ces raisons au plus vîte, il ne trouva point de meilleur expédient que de se laisser couler dans l'eau par le trou de la Garderobe où il étoit, & de se sauver ainsi à la nage.
Par bonheur pour lui, la Chambre où je couchois étoit basse, & regardoit d'un côté sur le dehors, il vint fraper du doigt à l'une de mes Fenêtres. Je me doutai d'abord que les affaires n'alloient pas bien; je me levai sur le champ, & lui ayant ouvert il fauta promptement par dessus, se desabilla de même, & se mît au lit, où il me fit au plus juste le détail de ses Avantures nocturnes. Vous voyez, lui dis-je, mon cher Enfant, comment l'Amour & la Fortune vous joüent: ils sont rarement d'intelligence; & s'ils s'accordent, c'est pour nous tromper après doublement. Croyez-moi, abandonnez un parti si dangereux, je vous l'ai déja dit, vous joüez assurément à vous perdre. Ne m'en parlez point, me répondit-il, elle en vaut la peine; & moyennant que je la puisse seulement baiser une fois, je ne me soucie plus de mourir. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est que je ne sai comment la satisfaire: elle me demande une Montre, & je n'en ai point de prête à lui donner; il me faut au moins huit jours, pour achever celle que nous avons entre les mains. Elle vous demande une Montre, repris-je; voilà qui sent bien son Amour intéressé; & quand cela ne seroit pas, comment voulez-vous qu'elle s'en serve? Le Roi, qui le saura d'abord, voudra aussi savoir où elle l'a prise; le mistére se découvrira, & adieu les deux Amans. Vous avez ma foi raison, me dit mon ami, je ne pensois pas si loin: mais enfin il faut l'achever; entre-ci & là nous trouverons quelque expédient, qui nous tirera d'affaire: l'Amour est trop ingénieux, pour nous laisser en si beau chemin.
En même tems cinq ou six grands coups du Bassin de notre Horloge, que l'on donna avec beaucoup de précipitation, nous firent bien fort tressaillir: nous ne pouvions nous imaginer ce que cela vouloit dire, & nous ne songions pas que nous-mêmes avions conseillé au Roi de donner ordre que l'on se servît de ce moyen, à l'imitation des Européens, pour donner l'allarme, & avertir les Habitans du Canton, qu'il se passoit quelque chose au desavantage du Quartier; afin qu'ils y courussent unanimement, & tâchassent à y apporter du reméde. Un homme qui passa immédiatement après, criant au feu de toute sa force, nous tira de cette peine, & nous jetta dans une nouvelle. Ne sachant où cet inconvénient étoit arrivé, nous sautâmes à bas du lit, & passâmes chacun une méchante Robe, que nous ceignîmes étroitement autour du Corps, dans le dessein d'agir vigoureusement avec les autres; & étant sortis nous remarquâmes incontinent que c'étoit la Maison de la Reine Lidola qui brûloit. On aporta des échelles de toutes parts, & à force d'eau, qui étoit-là à discrétion, on empêcha que la flâme n'anticipât sur les Apartemens voisins: de sorte que le dommage ne fut pas fort considérable. Comme le feu avoit commencé dans le Cabinet où la Forêt s'étoit caché, nous ne doutâmes point que la Femme de Chambre, en le cherchant, n'eût fait tomber quelque étincelle dans le Pavillon, ou sur quelqu'autre Meuble de matiére combustible, qui avoit été cause de cet embrasement. Cependant le Roi s'étoit retiré, aussi-tôt qu'un Domestique lui en eût annoncé la nouvelle. Nous fûmes sur le champ lui en témoigner notre chagrin; mais il ne s'en fit que rire, & nous dît que la peur, ni la perte ne méritoient point notre compliment, sur tout à l'égard d'un homme de son naturel, à qui rien n'étoit capable d'aporter le moindre trouble. La Reine ne fut pas bien revenuë de la peur que ce fâcheux embrasement lui avoit causée, qu'elle mît la main à la plum, & traça un second Billet, dont voici à peu près la teneur.
Billet à la Forêt.
Ma Femme de Chambre a déja été en campagne; je sai votre retraite, & je me doute bien des moyens dont vous vous êtes servis pour la favoriser. La conjoncture étoit dangereuse, elle m'a pour le moins autant allarmée que vous: le feu qui a pris ensuite à mon Cabinet, par l'imprudence de mes gens, n'étoit rien en comparaison. Que cela ne vous rebute pourtant pas, nous serons plus heureux une autre fois: Soyez constant & tranquille. Je vous ferai avertir lorsqu'il en sera tems; & je prendrai si-bien mes précautions, qu'à notre premiére vûë, je me flâte d'avoir l'occasion de vous témoigner dans les formes que je suis véritablement votre Amie, Lidola.
Il ne fut pas difficile à la Messagere d'Amour de faire glisser ce Billet dans la main de notre Amant; il manqouoit rarement de passer au déjeûner, à midi & le soir, devant la Maison de sa Maîtresse; elle pouvoit le rencontrer, & lui parler quand elle vouloit; parce qu'on n'y regarde pas-là de si près. Cependant la Forêt s'étoit mis fort sérieusement après sa Montre, & il y travailla avec tant de zéle, qu'elle étoit prête au cinquiéme jour. Elle étoit extrémement mignonne, la gravure de la Boëte étoit belle en perfection, & l'Etui ne cédoit en rien à l'Ouvrage de dedans. Le soir ne fut pas bien venu, qu'il sortit avec sa Machine en poche; & ayant rencontré celle qu'il cherchoit, il la lui mît dans la main, avec priére de la donner de sa part à la Reine, dans les bonnes graces de laquelle il se recommandoit toûjours. Si jamais personne a témoigné de la joye, ce fut Lidola, à la vûë de cette jolie Montre: nous avons sçu qu'elle la baisa mille fois, & se félicita elle-même d'avoir si-bien réüssi dans son Intrigue.
Au lieu que ce beau gage de l'Amour de la Forêt dût hâter le bonheur qu'il en attendoit pour récompense, il n'entendoit absolument plus parler de rien: la Femme de Chambre, qui le cherchoit autrefois avec empressement, affectoit d'éviter sa rencontre, elle le fuyoit d'aussi loin qu'elle le voyoit venir. Ce procédé lui donna de l'inquiétude; & comme il n'avoit aucun lieu de soupçonner la Dame, il s'imagina que cette Fille s'étoit choquée, de voir sa Maîtresse si bien récompensée, là où elle n'avoit, pour ainsi dire, encore eu rien, en comparaison des peines qu'elle avoit prises. Enfin quelque tems après, & lorsqu'il ne pensoit presque plus à rien, il fut tout étonné que cette même Fille l'aborda en un endroit où il n'y avoit point de Témoins, & après avoir lâché un soûpir: On vous trompe misérablement, lui dit-elle, j'ai assurément pitié de vous, & je déteste hautement l'injuste procédé de ma Maîtresse. Tout ce qu'elle a fait jusqu'à présent, n'a été que pour vous arracher une Montre des mains; présentement qu'elle l'a, elle m'a ordonné de vous dire qu'elle voit trop de difficulté & de danger à vous recevoir chez elle, qu'elle en est au desespoir, que la douleur qu'elle en sent est inexprimable, qu'il faut qu'elle en meure de chagrin, & quantité d'autres Chansons, qui ne sont proprement que des défaites.
Le Roi, poursuivit-elle, fut hier chez nous: en causant il entendit le mouvement de la Montre, aussi-tôt il demanda ce que c'étoit, on ne put pas s'empêcher de le lui dire, il en parut surpris, & voulut savoir comment Madame étoit parvenuë à ce Bijou. Il s'en fallut peu que l'Ingrate, comme elle me l'a avoüé elle-même, ne vous accusât de la lui avoir envoyée, dans le dessein de vous servir de ce moyen-là dans la suite, pour tâcher de la corrompre, & que vous avez même déja essayé de le faire: mais de peur de s'embarquer dans une affaire, où elle auroit peut-être couru autant de risque que vous, ou du moins être en hazard de rendre la Montre, elle lui dit que je l'avois trouvée, & que c'étoit de moi qu'elle la tenoit. Là-dessus on m'appelle, & l'on me demanda si cela n'étoit pas véritable: les signes d'œil que l'on me faisoit à chaque parole, me firent bien voir que l'on étoit dans l'embarras, & qu'il falloit par tout répondre Amen. Hé bien, si cela est, reprit le Roi, je sai à qui elle est, il est juste de la lui restituër. Je l'ai déja voulu faire, interrompit la Reine: d'abord que ma Fille l'eut trouvée, je me doutai bien qu'elle devoit apartenir à ces Etrangers, qui vous ont fait la vôtre, je la leur renvoyai dans le moment: mais, quand ma Servante eut dit de qui elle venoit, ils protestérent qu'ils ne la reprendroient jamais, & que leur dessein étoit même d'en faire pour l'Impératrice, & pour toutes les autres Reines. Voilà, ajoûta la Fille de Chambre, comme les choses se sont passées: Vous pouvez espérer quelque récompense de votre Présent; mais je ne pense pas que vous en receviez aucun de votre vie. Il suffit, dit la Forêt, je vous remercie, ma chere Enfant, je m'en souviendrai sans doute, & je prendrai mes mesures là-dessus.
C'étoit alors après soupé, ainsi La Forêt ne tarda guére à se rendre dans sa Chambre: il alla se coucher sans rien dire. Vous êtes rêveur, mon Ami, lui dis-je, qu'avez-vous? les affaires, ne vont-elles pas à souhait? Non, certes qu'elles n'y vont pas, me répondit-il, je viens d'apprendre ce qui ne me seroit jamais venu dans l'esprit: & là-dessus il se mît à me raconter tout ce que cette Fille lui avoit dit. Hé bien, interrompis-je, ne vous l'avois-je pas bien dit? Vous en sortez pourtant encore à meilleur marché que je ne pensois. Mais après-tout, voyez-vous bien les conséquences de cette affaire, c'est que vous voilà embarqué dans la nécessité de faire au plus vîte des Montres pour toutes les Femmes du Roi, sous peine d'encourir leur disgrace, & peut-être même la haine de ce Monarque, qui pourroit bien vous soupçonner, si vous y manquiez, d'avoir voulu en donner dans la vûë de la plus belle de ses Epouses: à quoi le moindre bruit de vous avoir vû à heure induë dehors, ou dans l'eau, ou entrer par notre Fenêtre, si tant est qu'il y ait quelqu'un qui en ait le moindre vent, pourroit beaucoup contribuër. Le Diable soit des Femmes, dit-il alors en colére; jamais je ne me fierai à aucune, de quelque qualité qu'elle soit. Tout beau, lui repartis-je, vos emportemens ne remédieront à rien: je vois bien ce qu'il est question de faire, poura voir du moins un peu de relâche, il faut prier le Roi de nous permettre d'aller passer l'Eté à notre premier Village, & nous verrons ensuite ce que nous aurons à faire.
Le lendemain le Roi vint à son ordinaire, voir à quoi nous nous occupions: il nous railla de l'avanture de la Montre. La Forêt confirma tout ce que la Femme de Chambre en avoit dit: mais il ajoûta qu'à cause qu'il faisoit chaud qu'il travailloit plus volontiers en Hiver que dans la belle Saison, il desireroit bien que Sa Majesté agréât que nous allassions passer quelques mois dans notre ancien Canton. De tout mon cœur, dit le Roi, & après avoir ordonné que l'on nous donnât cent Piéces, il nous souhaita un heureux Voyage. Nous allâmes aussi-tôt faire nos adieux. Le Cuisinier entr'autres, avec lequel nous étions parfaitement bien, fut un de ceux ausquels nous crûmes devoir acoler la botte. Cet homme parut interdit à l'ouverture que nous lui fîmes de notre résolution. Nous prîmes cela, l'un et l'autre comme un effet de son amitié, & de la crainte qu'il avoit de nous perdre pour long-tems; mais nous fûmes fort surpris, lorsqu'ouvrant enfin la bouche il nous dit, avec des marques de son grand étonnement: Vous vous en allez, Messieurs; pensez-vous bien à ce que vous faites? Sçavez-vous ce que l'on dit de vous, ou ne le sçavez-vous pas? A Dieu ne plaise, que je vous soupçonne de la moindre mauvaise action; vous ne m'en avez jamais donné l'occasion, & vous n'en avez aucun sujet que je sache; mais tout le monde ne vous connoît pas comme moi. Si vous m'en croyez, vous vous justifierez avant que de changer de Canton; autrement vous courez risque de passer véritablement pour des Incendiaires: ceux qui ont répandu ce bruit, triompheront en votre absence; & qui fait si ceux qui en doutent à l'heure qu'il est n'y ajoûteront pas alors foi. Comment Incendiaires, repris-je? Est-ce que l'on nous accuse de vouloir tout brûler avant que de nous en aller? Non, répondit-il; mais on prétend que La Forêt est celui qui a mis le feu à la Maison de la Reine Lidola. Nous vous sommes fort obligez, lui dis-je, de votre bon avertissement, & nous allons de ce pas nous informer de la cause d'une injure si mal fondée: je ne pense pas qu'il nous soit mal aisé de nous en purger. Aussi tôt que nous fûmes sortis: Je parie dis-je à mon Camarade, que quelqu'un vous a vû revenir au Logis à heure induë, la nuit de l'embrasement que nous avons eu ici, & que c'est de-là que quelque mal-intentionné aura tiré cette conclusion à votre desavantage. Allons chez le Roi, poursuivis-je, faisons-lui-en ouverture, nous verrons un peu ce qu'il en dira.