Aussi-tôt que ce Monarque nous vit: Qu'y a-t-il, nous dit-il, mes chers Amis, ne vous a-t-on pas compté les Deniers que je vous ai assignez, ou en avez-vous besoin de davantage? Que vous manque-t-il? dites-le moi hardiment, je vous en conjure. Nous n'avons besoin de rien, Sire, interrompis-je, que de la continuation de vos bonnes graces; mais ce que nous venons d'aprendre, nous désole; & nous resterons inconsolables à vos pieds jusques à ce que Votre Majesté nous ait fait donner satisfaction. On nous accuse d'avoir voulu réduire le Canton Royal en cendre: si nous sommes coupables, nous méritons d'être châtiez; sinon la calomnie est atroce, & nous espérons de votre clémence que celui qui l'a inventée en sera puni exemplairement. Bagatelles, dit le Roi, j'ai sçû cela il y a plusieurs jours, mais j'en ai fait si peu de cas, que je n'ai pas daigné vous en parler. Cependant pour vous contenter, je m'en vais en faire lever des Informations au plus vîte. En effet, ceux qui eurent cette Commission, s'en aquitérent avec tant de diligence, que de l'un à l'autre, on parvint dans une heure de tems à la connoissance de celui qui avoit le premier inventé ce mensonge, & qui étoit un des Ecuyers du Roi, homme de probité, sage & d'une modestie exemplaire.
Le Roi voulut bien à notre sollicitation le faire venir devant lui en notre présence, & lui ayant demandé ce qui l'avoit poussé à proférer des paroles si préjudiciables à notre honneur. J'avois, Sire, dit-il, été quelques jours un peu indisposé; le Médecin de la Cour, que je consultai, m'ordonna de prendre Médecine, ce brûvage m'avoit éprouvé, & il operoit encore trente-six heures après: étant donc obligé de me relever la nuit pour satisfaire aux nécessitez de la Nature, j'entendis un grand bruit dans le Canal, sur lequel ma Chambre regarde, à l'entrée du Canton voisin. La curiosité de savoir ce que c'étoit me fit mettre la tête à la fenêtre, & comme il ne faisoit pas fort obscur, j'avisai un homme, qui ayant gagné terre, remonta sur le bord, vis-à-vis du Pavillon de la Reine, secoua ses habits, & se mit à courir vers le Pont du Temple: là-dessus j'ouvre doucement ma porte, je me mets après à toutes jambes, & l'ayant observé de loin, jusques à côté du Sénat, je vis qu'il heurta de la main à une fenêtre, & que quelqu'un la lui ayant peu après ouverte, il entra par-là dans la Maison. Je sçavois que c'étoit l'Apartement de ces Messieurs, leur taille & un certain air qui leur est assez particulier, ne m'étoit pas inconnu: un peu après la Demeure de Lidola étoit en feu. Je demande, Sire, continua-t'il, si après tant de circonstances, mes conjectures étoient si mal fondées, & si de plus habiles que moi n'y auroient pas été trompez? Il y avoit-là de l'aparence, dit le Roi, Je l'avouë, cependant il en faut plus pour former une accusation: mais avant que de rien décider là-dessus, que dites-vous de cela, dit le Roi à La Forêt? Rien, Sire, répondit mon Camarade, tout ce qu'il a raconté est véritable, la conclusion seule qu'il en tire est fausse, ainsi je n'ai à lui reprocher que de n'avoir pas eu assez de charité. Mon Camarade, Sire, continua-t'il, est Astronome, c'est ce que vous n'ignorez pas, il m'a apris depuis quelque tems à connoître les principales Etoiles: le desir que j'ai de me perfectionner dans cette Science, me fait lever la nuit, pour voir si le Ciel est serain, & alors je vai faire un tour dans l'un des quatre Cantons, parce que les Bâtimens y étant plus bas que dans celui-ci, ils me dérobent moins la vûë des Astres. J'étois sorti ce soir-là pour les mêmes fins, de sorte qu'ayant jetté les yeux sur Sirius & Procion, & voulant en marchant en observer & la situation & la distance, je m'allai malheureusement précipiter dans le Canal sans y penser. Etourdi comme j'étois de cette chûte inopinée, je restai quelque tems à me reconnoître, & ne laissois pas de nager, sans savoir où je butois, enfin j'atrapai le Bord, où cet honnête homme m'a vû, & où je pris à grands pas, le chemin le plus direct de ma Chambre, dans laquelle j'entrai par la Fenêtre, tant pour ne point éveiller nos gens, que pour ne me point montrer dans un équipage, qui les auroit sans doute fait rire. Vous voyez, Sire, que nous convenons parfaitement bien dans nos dépositions, mais que la cause de mon immersion est bien autre que celle que Monsieur l'Ecuyer lui avoit attribuée; j'espére qu'après cela il sera suffisamment convaincu de mon innocence. Je suis fâché que ce malheur ait donné lieu à un si mauvais jugement contre moi. Mon sort, à proprement parler, en est la cause, c'est pourquoi je ne lui en veux point de mal. Je vous suis obligé, reprit l'Ecuyer, & je vous demande pardon de l'offense que je vous ai faite; j'en ai du regret assurément: je vois bien que j'ai été trop précipité dans cette rencontre: cela m'aprend à être plus retenu une autre fois. Etes-vous donc tous deux contens? dit le Roi. Oui, Sire, répondirent-ils. Hé bien, poursuivit-il, donnez-vous la main, & qu'il n'en soit plus jamais parlé. Là-dessus nous prîmes de nouveau, congé, & nous retirâmes contens comme des Rois, La Forêt de sa présence d'esprit, & moi des honnêtetez de notre Prince, & de ce que nous nous étions tirez d'affaires à si bon marché.
Le lendemain nous partîmes, sans prendre autre chose que chacun une Robe, & quelques bagatelles, dont nous crûmes avoir absolument besoin. Nous avions de l'argent, nous étions connus, & le monde est-là fort hospitalier: ainsi nous n'avions que faire d'aprehender de passer mal notre tems. Le Roi cependant se souvint qu'il ne nous avoit pas demandé de quelle Voiture nous avions dessein de nous servir: il envoya un Domestique après nous, pour nous conjurer de disposer de ce qu'il avoit de meilleur pour son usage, avec menaces que si nous ne le faisions pas, il ne seroit point content de nous. Nous étions à une demi-lieuë de-là, lors que ce Messager nous atteignît: il vouloit de toute force nous obliger à retourner sur nos pas, ou à lui dire comment nous voulions être menez, en Char, ou en Gondole, afin qu'il nous fit accommoder sur le champ; ajoûtant à chaque parole, que c'étoit la volonté de Sa Majesté. Nous le remerciâmes de ses honnêtetez, & le priâmes de raporter au Roi, que nous avions de la confusion de la maniére obligeante dont il en usoit avec nous, que nous profiterions volontiers des offres qu'il avoit la bonté de nous faire; mais que nous avions envie de nous promener, & de ne point passer de Village sans y rester assez de tems pour faire connoissance avec le Juge, ou le Prêtre. Cette réponse ne contentoit point notre homme, qui ne nous quitta qu'avec regret, de peur, peut-être, que le Roi ne crût qu'il s'étoit mal aquité de sa Commission.
On peut juger par cet échantillon, afin que je le dise en passant, si nous avions sujet de nous plaindre de notre sort, & si, excepté la fâcheuse affaire de mon Camarade, nous n'étions pas en effet heureux. Ce n'étoit pas seulement à la Cour, où l'on avoit des égards particuliers pour nous, nous ne passâmes nulle part dans notre route, que tout le monde ne s'empressat à nous faire civilité; on eût dit, qu'il y avoit un Ordre exprès de nous recevoir comme les premiers du Royaume.
Enfin, le dix-septiéme jour après notre départ, nous fûmes émerveillez de rencontrer deux Domestiques de notre Juge & de notre Prêtre, avec une Canouë chargée de Poiles, de Hoyaux, de Pics, de Haches, d'Arcs & d'Habits, avec les Vivres nécessaires pour faire le Voyage de la traite au Cuivre. Ils nous racontérent, comment ces Messieurs s'étoient mis dans la tête de nous prier de leur faire une autre Horloge, beaucoup plus grosse que la premiére, avec une Cloche à proportion, dont ils vouloient faire Présent au Satrape de leur Gouvernement, afin de le porter par-là plus aisément à leur accorder à chacun pour leurs Fils une de ses Filles, qui, suivant ce qu'ils en disoient, devoient être des Beautez achevées. Et comme il falloit beaucoup de Cuivre pour cela, ils les envoyoient aux Mines pour en troquer contre ce qu'ils leur avoient donné à y porter. Ils étoient fournis de très-bonnes provisions, & on leur avoit permis de rester autant de tems qu'ils voudroient à leur Voyage. Cette nouvelle n'augmenta pas peu le chagrin de mon Camarade, il me le témoigna sur le champ. Comment, dit-il, je me sauve d'un endroit pour éviter le travail continuel, où l'on me veut engager, & l'on m'en prépare d'autre dans celui ou je venois chercher du repos, j'aimerois mieux que le Diable eût emporté la Nation, que de donner un coup de Lime davantage pour eux. Encore, si on y amassoit quelque chose, que nous pûssions transporter chez nous, au cas que nous en trouvassions un jour la commodité, mais toute notre récompense se borne à un morceau de Métal, qui ne vaut que quinze sols la livre en Europe. Retournons-nous-en plûtôt, j'aime mieux hazarder cent vies, si je les avois, poursuivit-il, pour repasser par-là où nous sommes venus, & tâcher de retourner en notre Païs, que de rester ici davantage.
Vous n'y pensez pas, La Forêt, lui répondis-je, & vous n'examinez pas bien les obstacles que nous aurions à surmonter. Nous avions de grands avantages, lorsque nous sommes venus, que nous n'avons pas à cette heure. Nous étions trois, tous pourvûs d'Armes à feu, & la nécessité nous pressoit: c'est toute autre chose à l'heure qu'il est. Croyez-moi, mon Ami, demeurons-là où nous sommes, c'est à faire à nous occuper une partie du jour, nous en serons d'autant plus aimez, & aussi-bien on ne peut pas être toûjours sans rien faire. En quelque endroit que nous soyons, nous ne pouvons avoir que la vie & le vétement, nous l'avons ici au double. N'imitons point ceux de notre Nation, qui par leur humeur changeante ne sauroient rester-là où ils sont. Nous ne serons pas loin d'ici que nous ne nous repentions d'avoir fait la folie. Enfin, je m'étendis au long & au large, sur les difficultez qui s'opposoient à notre retour: mais tout cela fut inutile. Il me dit tout net qu'il s'en iroit seul, si je m'opiniâtrois à ne le point vouloir suivre. Hé bien donc, lui dis-je, puisque vous êtes inexorable, & que d'autre part j'ai résolu de ne vous point abandonner, il faut prendre l'occasion de ce Bâteau par les cheveux, & tenter de nous en servir, pour échaper par la Caverne affreuse, car c'est ainsi qu'ils apellent encore l'endroit par où leur premier Roi prétendoit, que la Terre l'avoit enfanté, comme je l'ai dit plus haut.
Pendant que nous formions ce dessein, nos deux Manans s'impatientoient de voir la fin de notre Dialogue. Je leur dis, que nous avions eu quelque différent sur ce que nous devions faire, retourner au Village, ou aller avec eux aux Mines de Cuivre, où nous n'avions point encore été, & que le résultat en étoit que nous leur tiendrions compagnie. Ils en témoignérent bien de la joye, & pour leur en donner davantage, nous résolûmes d'aller au premier Canton acheter quelques flâcons des meilleures Liqueurs qu'il y auroit; nous prîmes même encore quelques Vivres, mais nous les persuadâmes en même tems de tirer vers la Riviére, sous prétexte que ne l'ayant vûë qu'en un endroit, nous desirions d'en examiner les Rivages depuis le bas jusqu'au haut: les assurant au reste que nous leur aiderions alternativement à tirer & à ramer, & leur fournirions toutes les choses dont ils auroient besoin, si le courant de l'Eau, qui n'étoit pourtant pas-là fort rapide, parce que tout le Païs est presque de niveau, retardoit notre Voyage de quelques jours. Les pauvres Garçons consentirent à tout ce que nous leur proposâmes; il n'y avoit qu'une difficulté qui les embarrassoit un peu, c'est qu'étant l'un & l'autre, d'un Canton à quelques milles de-là, ils avoient fait état d'y passer pour embrasser leurs Parens. Je leur fis d'abord comprendre, que bien loin d'interrompre leur dessein, nous le leur faciliterions. Partez, leur dis-je, dès à présent, allez passer deux ou trois jours chez vous, cependant nous avancerons chemin à petites journées, & ensuite vous tirerez vers le Courant, où vous nous rateindrez bien-tôt. Ils furent charmez de ma complaisance, & moi ravi de n'être pas obligé de penser aux moyens de nous en défaire d'une autre maniére.
CHAPITRE XII.
l'Auteur quite ce beau Païs. Les moyens dont il se servit pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer, une partie de l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les Côtes de ce Continent, &c.