Les provisions que nous avions commencérent à nous venir merveilleusement bien à point; nous fîmes assurément un bon repas, & n'épargnâmes point notre Cidre. Il devoit être au moins alors deux heures après-midi, à ce que nous en pouvions juger par la hauteur du Soleil: d'où il paroît que nous devions avoir resté autour de trente heures sous cette Voûte ténébreuse. De là nous poursuivîmes notre route du mieux que nous pûmes.
Ce Fleuve a de prodigieux détours; il est rempli de Rochers à fleur d'eau, & de toutes sortes de hauteurs, d'Isles, qui forment en des endroits jusqu'à dix ou douze passages étroits & difficiles. On y trouve même des chutes extrêmement dangereuses; cependant comme nous les passâmes sans malheur, & sans qu'il nous y arrivât rien de si extraordinaire qu'on ne se puisse aisément représenter dans une Navigation de cette nature, je ne m'amuserai point à en décrire les circonstances, de peur de fatiguer le Lecteur.
Je dirai seulement qu'environ à trente-cinq lieuës de la Mer, cette Riviére se divise en deux Branches, dont nous choisîmes la plus petite, parce que nous voulions rester à gauche, & qu'il nous sembloit que l'autre s'écartoit trop de notre route. Ce fut justement dans cette division qu'un gros Saumon s'étant élevé hors de l'eau, jusqu'à la hauteur de sept ou huit pieds, retomba dans notre Bâteau, où nous le reçûmes avec bien de la joye, dans l'espérance de nous en régaler, comme nous fîmes effectivement pendant plusieurs jours. Quelque diligence que nous fissions, nous mîmes pourtant un mois à notre Voyage.
La joye que nous ressentions de tirer vers notre Patrie, sans savoir pourtant si jamais nous y rentrerions, nous rendoit infatigables; à peine prenions-nous du repos: on eut dit, qu'un Vaisseau nous attendoit pour nous porter en Europe. Mais helas! lors que nous arrivâmes à l'embouchure de la Riviére, nous nous vîmes tout à coup au bout de nos espérances. Un trajet épouventable se présentoit-là à nos yeux, dont le passage nous sembloit interdit pour jamais. Tant qu'on est sur la Terre, on cherche, on invente des moyens pour surmonter les obstacles qui se présentent; il n'en est guére de si fâcheux dont on ne vienne à bout avec un peu de patience & de travail: mais l'Océan impitoyable, ôte même à ceux qu'il arrête sur ses bords, l'envie de rien tenter pour le franchir.
Il y avoit cinq ans passez que nous avions quité ces Côtes pour aller chercher fortune. Nous avions, à la vérité, bien essuyé des dangers & des fatigues extraordinaires, mais nous nous étions aussi-bien divertis; & je ne voudrois pas encore à l'heure qu'il est, n'avoir pas vû un si beau Royaume; au contraire, je me suis répenti mille fois de l'avoir quitté. Mon Camarade, qui en étoit cause, ne savoit ici que dire, le pauvre Diable étoit tout déconcerté, il fallut pourtant se résoudre à quelque chose.
La Saison étoit encore belle, & nous étions par bonheur fournis de quantité de bonnes choses; il n'y avoit que des clous, que nous n'avions pas en fort grande quantité. Je fus d'avis que la premiére chose que nous devions faire, étoit de nous loger le mieux que nous pourrions: les Haches & les Hoyaux, que nous avions, nous servirent fort bien à cela. Nous bâtîmes donc, sous une espéce de Tillet d'une merveilleuse grandeur, qui étoit à cinquante pas de la Riviére, & par conséquent de notre Chaloupe, une belle grande Barraque triangulaire, où nous retirâmes notre Bagage. Les Arcs que nous avions aportez, nous furent aussi d'un grand usage pour la Chasse, sans cela nous courions risque de mourir de faim. Les Oiseaux n'étoient plus si privez que nous les avions trouvez auparavant, il falloit être bien adroit pour les surprendre.
Ce qui nous donna un peu de peine, fut de faire du feu pour la premiére fois, parce que nous avions perdu notre Fusil, & que le feu que nous avions conservé s'étoit éteint le jour avant notre arrivée. L'endroit où nous étions n'étoit rempli que de Sable & de Coquilles, nous fûmes plusieurs jours à chercher bien avant dans les Terres avant que nous trouvassions des cailloux propres à nous tirer d'affaire. Lors que nous en eûmes une fois, il ne nous fut plus difficile de nous accommoder; nous avions du linge, que nous fîmes bien sécher aux rayons du Soleil, & nous ne manquions point de féraille: ayant du bois à discrétion, nous n'eûmes garde de laisser éteindre le premier feu que nous fîmes; de sorte qu'il n'y avoit plus de danger de nous en voir de long-tems destituez, car il y avoit toûjours des Arbres entiers qui brûloient.
Nous restâmes autour de huit mois dans ce Canton, où nous vivions de notre Chasse: quelquefois, pour tuër le tems, qui nous sembloit d'une longueur mortifiante, nous nous mettions dans notre Bâteau, & nous nous en servions à faire quelque petite course, ou sur la Riviére, ou en Mer, suivant que le tems & la Marée le permettoient: ou bien nous grimpions sur les côteaux les plus élevez pour voir de loin si nous ne découvririons point quelque malheureux Vaisseau, qui nous pût tirer de notre fâcheuse Solitude.
Lassez enfin de rester toûjours en un même endroit, nous résolumes d'aller faire une Promenade de quelques lieuës du côté de l'Oüest, dans le dessein de voir, non-seulement si nous ne pourrions pas reconnoître le lieu où notre Navire avoit échoué, car nous n'en devions pas être fort éloignez, mais aussi si nous ne découvririons rien de nouveau. Nous prîmes des Vivres pour quelques jours, & nous étant levez de grand matin, nous avançâmes vers la Grève, afin que bordant toûjours la Mer, nous ne nous écartassions pas. Nous marchâmes avec assez de force, & je me trompe si le lendemain vers le soir nous n'avions fait plus de quinze lieuës. La Rive étoit par tout uniforme, il n'y avoit aucune diversité d'objets capables de réjoüir les yeux. Nous montâmes sur les Dunes, qui étoient-là d'une hauteur fort considérable, & nous vîmes que c'étoit toûjours la même chose, aussi loin que la vûë pouvoit porter. Un petit vent frais qui venoit du Nord-Est, nous obligea de camper la nuit à l'abri d'une Coline, où le Sable avoit conservé beaucoup de la chaleur qu'il avoit prise du Soleil pendant le jour. L'Aurore ne parut pas plûtôt que nous entrâmes dans les Terres; il y avoit-là plus de diversité, mais en récompense les chemins en étoient bien plus mauvais. Si nous avions voulu nous charger de Gibier, il ne tenoit qu'à nous d'en tirer à tout bout de champ, parce que nous nous étions fournis chacun d'un bon Arc, & qu'il y avoit-là de toutes sortes d'Animaux en abondance.
Enfin, je crois que le cinquiéme jour après notre départ, il pouvoit être entre deux & trois heures après midi, lors que nous arrivâmes à notre Riviére. Comme nous nous étions un peu écartez de la Mer, nous nous en trouvâmes de même au moins à une lieuë & demie de distance, ce que nous reconnumes d'abord à divers indices qui nous étoient assez familiers. Nous en eûmes de la joye, car nous avions apréhendé de nous écarter trop. Ce peu de chemin que nous avions à faire, ne laissa pas de nous paroître extrêmement long, nous le comptions comme un détour que nous aurions pû éviter, quoi qu'en effet il eut été volontaire, & nous fûmes ravis lors que nous aperçûmes notre Barraque de loin, parce que nous nous flations de nous y bien reposer à notre aise.