Mais nous fûmes bien-tôt après saisis d'un frisson qui faillit à nous glacer le sang, quand nous reconnumes que notre Chaloupe étoit partie. Nous crûmes d'abord que nous ne l'avions pas bien attachée, ou que l'agitation de l'eau avoit rompu la corde qui la tenoit. La curiosité de savoir ce qu'elle étoit devenuë, nous fit aussi-tôt lever le pas; nous maudissions le jour que nous avions entrepris le fatal Voyage, qui nous privoit des commoditez que nous recevions de cette petite Machine; nous commençions même à nous accuser réciproquement d'en avoir fait le premier la proposition, lors que La Forêt qui marchoit à ma gauche, ayant casuellement tourné la tête vers notre Hute, que nous avions passée de quelques pas, s'écria tout d'un coup en tressaillissant de peur: ô Seigneur, qu'est ceci! quel Monstre effroyable s'est caché-là dans notre Barraque! Je me retourne à l'instant, & je vois avec le plus grand étonnement du monde, un gros Animal couché sur le côté, dont nous ne pouvions découvrir que le dos, & que nous jugeâmes au poil devoir infailliblement être un Ours.
Il ne faut pas mentir, la vûë d'un Animal aussi féroce, que celui-là nous le paroissoit, nous donna de la frayeur. De simples Arcs comme nous avions, n'étoient pas des armes suffisantes pour entreprendre de l'attaquer, nous fûmes pourtant vingt fois d'avis d'en aprocher tout doucement, le plus qu'il nous seroit possible, de lui décocher chacun une Fléche en même tems, & de rebander incontinent notre Arc, afin d'être en état de l'arrêter d'un autre, au cas qu'il lui restât assez de force pour venir à nous: mais la crainte que nous avions de le manquer, & d'en être déchirez dans la suite, nous fit sans bruit continuer notre route, persuadez que s'il venoit à se réveiller, il se retireroit plûtôt du côté des Bois, que vers le Rivage de la Mer.
On eut dit à nous voir marcher, que nous ne nous étions servis de nos jambes de huit jours, tant nous avions oublié les fatigues que nous avions faites; la peur nous emportoit aussi vîte que le vent, & cela sans regarder, ni à droite, ni à gauche; de sorte que côtoyant toûjours la Riviére, nous nous trouvâmes à trois pas de notre Barque, sans que nous l'eussions vûë auparavant, & que nous y songeassions davantage. Cette vûë inopinée nous rendit la vie dans le moment, nous nous en aprochâmes mais l'ayant trouvée attachée, & même d'une autre maniére que nous n'avions accoûtumé, nous crûmes avoir trouvé un autre sujet de surprise. Notre Bâteau étoit sale, les Rames & les bâtons n'étoient point dans l'ordre où nous les mettions. Outre cela, nous remarquâmes une espéce de Fascine, longue de trois brasses au moins, en forme d'Arc, avec des cordes attachées aux deux bouts, qui étoient un peu plus bas au bord de l'eau, & dont on s'étoit servi pour pêcher: ce qui se confirmoit par plusieurs petits Poissons morts, dont cette Machine étoit environnée, & que ceux qui s'en étoient servis avoient négligé de jetter à l'eau.
Ces divers effets de l'industrie des hommes, nous firent conclure que nous n'étions pas-là seuls; il ne s'agissoit que de savoir quelles gens ce pouvoient être: il étoit impossible que nous pûssions nous les représenter sociable & civilisez, les aparences étoient vrai-semblables que ce devoient être des Antropofages. Cependant nous enragions de faim, nous n'avions rien conservé des Vivres que nous avions pris, & les deux ou trois Poules que nous aportions étoient cruës, il falloit les cuire si nous voulions les manger. Il y avoit encore du feu près de notre Cabane, nous en voyions la fumée aisément, mais l'Ours nous en défendoit l'aproche. Le jour étoit sur son déclin, il falloit se déterminer à quelque chose, si nous voulions coucher chez nous. Nous résolumes de passer au plus vîte la Riviére dans notre Esquif, puis nous étant rendus vis-à-vis de notre Barraque, faire des huées & des cris épouventables, afin d'épouventer par-là la Bête, & lui donner occasion de s'enfuïr.
Nous fîmes en effet tout ce que nous avions projetté, mais au lieu de faire fuïr un Ours, nous fûmes fort surpris de voir accourir deux hommes habillez de peaux jusques au genou. Quoi que le Fleuve qui étoit assez profond, nous séparât, nous ne laissâmes pas d'avoir peur, & de nous tenir sur nos gardes: ils aprochérent, & nous voyant en Robe l'un & l'autre, l'un d'eux se mit à crier qui nous étions. O Ciel, dis-je alors, c'est Normand, je le reconnois à son langage. Nous sommes vos Amis, répondis-je, & peut-être plus que vous ne pensez. Repassez donc au nom de Dieu, nous dirent-ils, & que notre habillement ne vous fasse point de peur. Nous sommes de pauvres malheureux, abandonnez de Dieu & des hommes, mais Chrétiens & civilisez. Il n'en fallut pas davantage pour nous obliger à les aller joindre. Les larmes me tombent des yeux toutes les fois que je m'en ressouviens: leur grand changement ne nous empêcha pas de les reconnoître: nous nous embrassâmes réciproquement avec des marques d'une tendresse inexprimable, & pleurâmes de joye comme des Enfans. Nous allâmes ensemble à notre Tente, où ils nous présentérent quelques petits Poissons rôtis: mais nous avions le cœur si serré que nous ne pouvions manger de rien. On eut dit à nous voir, que nous étions des Statuës de pierre, nos yeux seuls étoient restez mobiles, tout ce que nous faisions étoit de nous regarder d'une maniére qui faisoit assez remarquer notre étonnement.
Enfin, nous étant un peu reconnus, ils nous engagérent à prendre des alimens, & après avoir fait mille reproches de ce que nous les avions abandonnez, sans les en avertir, & nous avoir protesté que pas un d'eux n'avoit douté que nous avions été déchirez des Bêtes féroces, ils nous demandérent où nous avions donc pû rester si long-tems, & ce que Du Puis étoit devenu. Il falut pour les contenter, leur faire en gros le recit de notre Voyage. Ils souhaitérent mille fois d'avoir été en notre place: à les entendre nous avions bien tort d'être sortis d'un si bon endroit. Ne parlons plus de cela, leur dis-je, vous n'en savez pas encore la dixiéme partie de ce que je vous en dirai dans la suite: La Forêt est cause de ce que vous nous voyez ici, je n'aurois point pensé seul à y revenir de ma vie. Demain vous nous direz comment vous êtes venus ici à notre Barraque, & de quelle maniére vous avez subsisté si long-tems dans ce lieu, éloignez de tout commerce; présentement, il faut que je prenne du repos, je ne puis en vérité plus me tenir. En effet, je dormis comme un Loir; & il y avoit quatre heures que nos Sauvages étoient levez avant que nous nous éveillassions La Forêt & moi.
A peine nous fûmes-nous saluez du bon jour, que nous rentrâmes en matiére: Normand en vouloit plus savoir que je ne lui en avois raconté, & nous languissions d'aprendre leurs Avantures. Il faisoit assez chaud alors, car outre que nous étions au milieu de l'Automne, ou si vous voulez, au mois de Mai, le Ciel étoit serain depuis bien des jours, & le tems doux & agréable, ainsi nous allâmes nous assoir à l'ombre de notre Barraque. Il y a quatre jours, dit aussi-tôt Normand, qu'ayant envie de me baigner, je demandai à mes Camarades, si quelqu'un d'eux vouloit aller avec moi à la Riviére; Alexandre fut le seul qui résolut de m'accompagner. Quoi que nous eussions pris chacun un Arc, notre dessein n'étoit pourtant pas de nous amuser à chasser: cependant une Poule à peindre, d'une beauté & d'une grosseur extraordinaire, s'étant levée devant nous, environ à moitié chemin, nous donna l'envie de la tuër: nous nous écartâmes de notre route pour la suivre. On eut dit, que cet Oiseau de bon augure nous vouloit amener ici, car d'abord qu'il étoit à peu près à portée, il prenoit de nouveau les devans en droite ligne, sans jamais s'écarter, ni à droite, ni à gauche. Cela dura jusques à ce que nous vinssions donner, pour ainsi dire, de la tête dans votre Barraque, & que nous découvrissions le petit Bâteau. Alors la Poule disparut, & nous ne pensâmes plus à ce qu'elle étoit devenuë. Des objets si rares, dans une Contrée comme celle-ci, nous donnérent de l'étonnement. Il nous vint d'abord dans l'esprit que quelque malheureux Vaisseau devoit avoir fait naufrage par-là autour, & que peu de gens s'en étoient sauvez, ainsi nous ne fîmes aucune difficulté de nous présenter à l'entrée de cette Hute, & voyant que nonobstant le Bruit que nous faisions en parlant, personne ne paroissoit, nous entrâmes tous deux dedans & trouvâmes quantité de choses qui nous confirmérent dans notre pensée. Mon Camarade vouloit néanmoins que nous nous en retournassions, & vinssions plus forts le lendemain: mais je l'obligeai à rester, par un principe de curiosité que j'avois de connoître le Propriétaire d'une Demeure si artistement faite. Pour passer le tems, nous fîmes une grande Fascine, en forme de demi-cercle, & dont, à l'aide de votre Bâteau, nous nous servîmes avec succès, à amener du Poisson à bord, aux endroits où il y avoit beaucoup de Talut, & où la Riviére avoit anticipé sur les Terres. Le troisiéme jour vous êtes arrivez, & nous avez, Dieu merci, trouvez, dans un tems où nous ne pensions guére les uns aux autres.
CHAPITRE XIII.
Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs aventures jusques à leur départ de ce Païs.