Vous savez, au reste, continua-t-il, que quand vous vous en allâtes, nous étions occupez à construire une Barque pour notre transport. Dans les commencemens chacun travailloit à ce Vaisseau avec beaucoup d'empressement, mais à mesure que nous voyions avancer l'Ouvrage, le zéle de nos gens se ralentissoit. La petitesse de ce Bâtiment faisoit peur à la plus grande partie; outre cela, on s'accoûtumoit insensiblement sur ces Côtés Australes, où il se passoit peu de jours qu'on ne découvrît quelque chose de nouveau & d'utile pour le soûtien de la vie. Cinq mois s'écoulérent avant que le petit Bâtiment fut agréé. Comment agréé, interrompis-je, & où prîtes-vous de quoi je vous prie? Le Capitaine, reprit-il, avoit conservé fort précieusement la plûpart de ses Provisions: il avoit encore du Lard enfumé, du Beure, de l'Huile, du Sel, du Biscuit, de la Chandelle: le reste consistoit en tout ce que nous pûmes rassembler ici de propre à substanter le Corps humain. Quand tout fut prêt, il fit assembler l'Equipage, & ordonna à tous ceux qui voudroient passer avec lui de se tenir prêts. Je ne veux, nous dit-il, forcer personne, pour moi, je m'en vai hazarder de passer: le Voyage est dangereux, mais il faut espérer que celui qui nous a gardez jusqu'à Présent, aura soin de nous à l'avenir. Plusieurs se déterminérent sur le champ, d'autres ne savoient à quoi se résoudre: enfin, nous résolûmes au nombre de seize que nous étions, de rester ensemble en ce Païs, après pourtant que les autres nous eurent promis avec Serment, d'employer leur crédit & leurs priéres, pour porter le Roi de Portugal à avoir pitié de nous, & à donner ordre au premier Vaisseau qui iroit, ou aux grandes, ou aux petites Indes, de nous venir tirer d'ici. Nous ne nous quittâmes qu'avec beaucoup de regret, & après avoir bien versé des larmes. Ils levérent l'Ancre un matin à la pointe du jour, avec un médiocre Vent de Zud-quart-au-Zud-Ouest, qui les emporta avec tant de véhémence, à quoi le Reflux contribuait aussi beaucoup, qu'en moins de deux heures, nous les avions entiérement perdus de vûë. Ce départ favorable nous faisoit envier leur bonheur, nous aurions souhaité d'être avec eux, puisque nous ne pouvions pas douter, si cela continuoit, qu'ils n'arrivassent en peu de tems au Cap de Bonne Espérance. Le Vent resta ainsi plus de deux jours, au troisiéme sur le midi il tourna, nous eûmes le cinq & sixiéme fort mauvais tems: ainsi nous ne saurions dire ce que les bonnes gens sont devenus.

N'étant plus attachez au rivage de la Mer, nous allâmes nous établir dans un Valon, situé à quatre petites lieuës d'ici. Cet endroit, qui est arrosé d'un petit Ruisseau poissonneux, est assurément fort agréable: il y croit une grande quantité de Racines, grosses comme des Béteraves, qui sont excellentes lorsqu'elles sont bien cuites. Du coté du Zud-Zud-Est, il y a un Bois d'une considérable étenduë, où nous avons en abondance des Pommes, des Poires, des Noix, & autres Fruits fort agréables. L'autre côté nous fournit des Pois & des Féves autant que nous en avons besoin. Notre Capitaine nous avoit laissé tous les Instrumens dont il pouvoit se passer, nous avions des Armes à feu, du Plomb, de la Poudre, des Cordes, des Haches, des Pailes, Marteaux, Scies, Cloux, Fil, Aiguilles, Alumettes, Pots, Marmites, Chauderons & autres Ustenciles. Nous nous chargeâmes de tout ce Bagage, & allâmes en cet endroit-là construire deux Barraques fort logeables, qui ont assez l'air de Maisons de Païsans, & que nous avons si bien couvertes de Joncs, que nous n'y craignions ni vent, ni pluye.

Il y avoit autour d'un an que nous demeurions-là, que nous ne nous étions presque pas écartez, sur tout nous n'avions rien vû à droite, ou du côté de l'Ouest, qui ne nous présentoit que des hauteurs assez stériles: Personne ne s'étoit encore avisé d'y monter jusqu'au sommet. Trois de nos Camarades résolurent un jour d'y aller à la Chasse, & de voir en même tems s'ils ne découvriroient rien de nouveau. Il leur fallut autour de trois heures pour passer la Montagne, de-là ils entrérent dans un Bois fort épais, où ils firent deux lieuës de chemin, sans avoir aucune aparence d'en sortir. Dans l'incertitude où ils étoient s'ils devoient s'en retourner ou passer outre, l'un d'eux dit, qu'il entendoit quelques voix confuses, qui avoient assez de ressemblance à celle d'un Homme. Cela surprit un peu les autres, ils avançoient pourtant de ce côté-là, & ayant mis l'oreille en terre, ils reconnurent que ce qu'il avoit dit étoit véritable: Deux furent d'avis qu'il falloit aller voir de près ce que c'étoit, l'autre au contraire s'y opposa fort & ferme, il soûtenoit que ce ne pouvoient être que des Sauvages, qui ne leur donneroient aucun quartier s'ils tomboient entre leurs mains. En même tems qu'il prononçoit ces paroles, ils découvrirent à cent pas d'eux, & au travers de quelques broussailles, un grand coquin, couvert d'une peau de bête, qui les ayant sans doute aperçûs, couroit aparemment avertir ses Compagnons qu'il y avoit capture à faire; du moins c'est la pensée qu'ils en avoient: ainsi ne croyant pas à propos de les attendre, ils rebrousserent chemin, & enfilérent la venelle à toutes jambes. L'expérience leur avoit apris qu'il faut observer le Soleil ou les Etoiles, lors que l'on s'engage dans une Forêt, où l'on n'est pas bien connu, ils y avoient si bien pris garde, qu'ils en sortirent presque par le même endroit où ils y étoient entrez. Lorsqu'ils vinrent sur les hauteurs, ils reprirent un moment haleine; il n'y avoit plus-là tant de danger qu'on les coupât, que dans le Bois, où, peut-être par un principe de terreur panique, ils s'imaginérent avoir entendu plusieurs fois du bruit, comme de gens qui les poursuivoient.

Nous connûmes bien à leur arrivée qu'ils avoient eu l'épouvente; ils étoient défaits & moüillez de sueur comme s'ils étoient sortis de l'eau, mais nous ne pensions nullement à ce qu'ils nous dirent. Nous fûmes extrémement alarmez d'un recit si peu attendu, nous ne savions de bonne foi si nous devions tout abandonner ou non, & aller camper de l'autre côté de la Riviére. Les plus résolus encouragerent les autres, on se reposa sur les armes à feu que nous avions. Pour moi, je fus d'avis que nous devions nous fortifier: trois ou quatre Campagnes que j'avois faites autrefois, m'avoient apris comment il faut ce précautionner contre l'Ennemi; on s'en raporta à ce que je trouverois à propos de faire. Ce soir-là on se contenta de poser des Sentinelles de peur de surprise.

Le lendemain je marquai dés la pointe du jour, un Quarré, dont les faces avoient trente-cinq pas Géométriques de longueur, qui environnoit nos deux maisons: nous nous mîmes ensuite à remuer la terre d'importance, & commençâmes par un simple Parapet de quatre pieds de hauteur, pour nous mettre à couvert des coups des Attaquans, au cas qu'ils s'avisassent de nous venir chercher-là. Nous rehaussâmes & élargîmes après nos Ouvrages, tellement que le Rempart avoit vingt pieds de base, & six de hauteur, avec un Parapet de cinq pieds au dessus. La terre que nous avions employée à cela, nous avoit donné un Fossé suffisamment large & profond. Je laissai à la face opposée à celle de la Montagne, une Echancrure de six pieds seulement, que je couvris encore d'une petite Lunette, & où il y avoit une sortie pourvûë d'une Traverse. Tout cela fut achevé en sept semaines: Cependant nous n'entendions parler de rien, nous ne pouvions pas nous empêcher de railler quelquefois ceux qui nous l'avoient donné si chaude.

Personne au commencement n'osoit s'éloigner pour aller aux Provisions; alors on n'en faisoit plus de difficulté, mais cela ne dura pas long-tems. Deux des nôtres étant allez au Soleil levant à la picorée, eurent le malheur de ne plus revenir: peut-être furent-ils assez imprudens pour s'exposer plus que les autres n'avoient fait, du moins ils en avoient parlé plusieurs fois. Leur perte nous donna beaucoup d'inquiétude: cette circonstance nous fit encore mettre des Palissades autour de notre Forteresse.

Comme nous étions occupez à cet Ouvrage, nous aperçûmes une troupe de monde qui décendoit de la Montagne à grands pas. Cette vûë nous surprit, sur tout dans un tems où trois de nos Camarades étoient allez à la Chasse, de maniére que nous n'étions que onze. Je commandai à mes Gens de bien charger leurs Fusils & de ne se point faire voir jusques à ce que l'Ennemi fût parvenu au Fossé, où on le saluëroit d'une décharge de cinq coups au moins. Quand les Drôles furent à portée, nous reconnûmes fort bien qu'ils étoient Sauvages: ils pouvoient être autour de soixante & dix hommes, tous grands & bien faits, couverts de peau jusques sur les jambes, & chargez d'Arcs & des Fléches: une grande partie avoit des Massuës de cinq à six pieds de long. Aparemment que les Fripons nous avoient épiez avant que de venir attroupez, car ils ne paroissoient nullement surpris de voir l'Ouvrage que nous avions fait. Personne des nôtres ne se montroit, une grosse branche feuilluë que j'avois mise à l'endroit, d'où je les observois, les empêchoit même de me voir: de-sorte qu'il y a aparence qu'ils se flâtoient de nous surprendre, aussi venoient-ils le plus tranquillement qu'il leur étoit possible.

Ils aprochérent de cette sorte jusques sur le bord du Fossé; là ils s'arrêtérent, ne sachant de quel biais s'y prendre pour parvenir jusques dans la Place. Je ne crus pas leur devoir donner le tems d'examiner les choses de plus près, je dis à cinq de mes gens de tirer adroitement dessus, & de recharger au plus vite, afin de n'être pas sans feu. Ils s'en aquitérent effectivement si-bien, qu'ils en jetterent trois par terre.

Ce coup les épouventa, ils ne savoient à quoi attribuër la chute si subite de leurs Camarades: Ils avoient vû à la verité le feu & la fumée de nos Armes, mais je doute fort qu'ils eussent découvert ceux qui avoient tiré: ce devoit être la Foudre, ou quelque Démon qui les eut frapez; les cris épouventables qu'ils se mirent à faire, en regardant tous vers le Ciel, nous le fit au moins juger. Profitons de l'épouvente de ces misérables, dis-je à mes Camarades, que les cinq autres donnent feu: cette décharge, avec le coup que j'y joignis, en culbutant encore deux: cela redoubla leur étonnement. Alors nous nous montrâmes tous à la fois, en criant tous comme des perdus; les cinq premiers donnerent en même tems encore feu, & en coucherent deux autres sur le carreau. Nous les aurions tous exterminez de cette maniére, mais ils ne furent pas si fous de rester-là plus long-tems. Sept des plus forts se chargerent chacun d'un homme, & se mirent à fuïr, comme si une armée les avoit poursuivis.

Les trois absens de notre bande n'étoient pas si éloignez de l'autre côté, qu'ils ne nous entendissent fort bien tirer: ils se doutérent bien qu'il faloit qu'il y eut quelque chose, puis que nous n'étions pas gens à brûler notre poudre sans une grande nécessité: ils demeurerent quelque tems cachez dans un buisson, tout chargez de gibier qu'ils étoient; vers le soir ils s'avancérent, & furent ravis de voir de loin, la Sentinelle, qui se promenoit exprès sur le Parapet, afin de montrer qu'il n'y avoit point de danger.