La crainte où nous étions que ces Scélérats ne revinssent plus forts & mieux résolus, nous fit au plûtôt achever nos Palissades: nous fraisâmes aussi le Rempart au défaut du Parapet. Outre cela il fut résolu que quelques-uns de nos gens iroient chacun à son tour aux Dunes, prendre les deux plus petites piéces de Canon que notre Capitaine y avoit laissées. On eut bien de la peine à les traîner jusques dans notre Fort, cela nous prit beaucoup de tems. Nous fîmes ensuite provision de petits cailloux, dont notre Ruisseau étoit assez bien pourvû, afin d'en tirer à cartouches. Cependant nous n'entendions plus parler de la moindre chose.

Huit mois se passérent de la sorte, nous ne pensions presque plus à ces misérables, lors qu'un Dimanche à midi, que nous étions occupez à prendre notre repas, la Sentinelle nous donna l'alarme. Là-dessus je courus reconnoître ce que c'étoit, & Dieu fait si je fus étonné de voir la Montagne couverte d'une fourmillée de nos Ennemis, qui venoient comme une troupe de Loups affamez, tâcher de nous dévorer. Il ne faut pas mentir, le plus hardi d'entre nous trembloit de peur, nous ne doutions point que les Coquins ne vinssent résolus, ou de mourir, ou de vaincre, & qu'ils n'eussent pris toutes les précautions nécessaires pour bien exécuter leur dessein. Ils aprochoient tranquillement; j'étois d'avis, comme la premiére fois, que nous devions nous cacher, & attendre à tirer jusques à ce qu'ils fussent sur le Glacis, mais le Grand crut au contraire, qu'il faloit les intimider de bonne heure, & nous servir de notre Canon, puisque nous en avions. En effet, d'abord que nous les vîmes à trois ou quatre cens pas de notre Fort, on donna feu d'une piéce. Nous ne pûmes pas voir si ce coup fit quelque effet ou non, mais ils s'arrêtérent tout court: là-dessus nous déchargeâmes l'autre, qui en emporta plusieurs, ce que quelques-uns de nos Camarades, qui étoient au dessus du vent, protestoient avoir fort bien vû. Quoi-qu'il en soit, cela ne les épouventa pas; au contraire, ils recommencérent leur marche, & avancérent à grands pas. Ils étoient au moins quatre cens: ce nombre de gens résolus étoit trop supérieur au nôtre. Aussi-tôt qu'ils furent à portée, nous fîmes feu dessus de toute notre puissance. Tout cela ne les rebuta point, & nonobstant la perte du monde qu'ils faisoient, ils vinrent jusques à nos Palissades, devant lesquelles les uns se courboient, & les autres leur montoient sur le dos, se jettoient par dessus avec beaucoup de promptitude, & une fureur épouventable. Nos Canons chargez de pierre faisoient pourtant des merveilles: & avec tout cela, s'ils se fussent avisez de nous attaquer de plusieurs côtez à la fois, comme ils ne le firent que d'un seul, nous êtions infailliblement perdus. Nos Fraises même nous furent d'un grand secours, ils n'avoient point d'instrumens propres à les arracher, & ils ne pûrent en rompre que deux. Cette ouverture donna lieu a l'un des plus hardis de grimper jusques sur notre Parapet, où d'autres se mettoient en posture de le suivre; mais trois des nôtres s'étant jettez à corps perdu dessus, les passérent au fil de l'Epée; ce qui les fit rouler du haut en bas. Enfin, cette fougue se passa, à la vûë de trois ou quatre des plus grands, qui commencérent à prendre la suite, tout se mit à la débandade, & après trois heures de Combat, ils nous abandonnérent avec infiniment plus de rapidité qu'ils n'étoient venus à nous.

Nous fûmes ravis de cette heureuse délivrance, que nous pouvions bien compter pour une. Le lendemain nous sortîmes pour voir le carnage que nous avions fait; nous trouvâmes septante-deux morts, & treize malheureux qui vivoient encore, & que nous achevâmes à coups de crosses de Mousquet: & après avoir fait une grande fosse, nous les jettâmes tous dedans, de peur que leur puanteur n'infectât l'air, & nous causât quelque maladie. Un de ceux qui étoient montez sur le Parapet, pour punir l'audace de ces téméraires, qui vouloient nous escalader, reçut un coup de Fléche à la cuisse, dont il guérit peu de tems après: ce fut le seul blessé que nous eûmes.

Cette Escarmouche redoubla de nouveau les soins que nous prenions de notre conservation; nous redoutions toûjours nos Ennemis batus, parce que nous apréhendions que le tems ne les rendît sages. Mais nous ne les avons plus vûs depuis, ni n'en avons jamais entendu parler, non plus que de nos deux Camarades, que les Pendarts avoient assurément massacrez & mangez.

A propos de manger, interrompis-je, il me semble qu'il est tems de penser à sonner la nape, allons dîner si vous m'en croyez; après nous verrons ce que nous aurons à nous dire. Tout ce qui s'est passé depuis ce tems-là, ne mérite pas votre attention, reprit Normand. Etes-vous encore tous en vie? lui demandai-je. Non certes, me répondit-il, il en est mort quatre depuis deux ans, il y en a un autre qui se porte fort mal: peut-être que votre vûë contribuëra à son rétablissement; je suis du moins persuadé que lui & les autres seront charmez de vous voir. Allons les joindre, je vous en prie, nous avons encore assez de tems aujourd'hui, les pauvres gens ne saurons ce que nous sommes devenus. Quoique nous ne fussions pas encore bien délassez des fatigues des jours précédens; après avoir mangé un morceau à la hâte, nous nous mîmes en chemin.

Le Soleil étoit couché il y avoit long-tems, lorsque nous vînmes au gîte; mais le Ciel étoit serain, & la Lune presque pleine. Je ne pûs pas m'empêcher de rire, lorsqu'étant à cent pas du Fort, nous entendîmes crier: Qui va-là? & que Normand répondit: Ami. Ce ne fut pourtant pas encore tout. Vous n'êtes sortis que deux, dit le Factionnaire, & je vous vois davantage; Officier, hors de la Garde. A ces mots, le Grand fort, & vient le Fusil à la main, reconnoître qui nous étions. J'étois charmé de cette bonne Garde, sur tout alors, que je venois d'un Païs où l'on ne sait ce que garder signifie. Normand qui s'étoit avancé, alla déclarer qui nous étions. Les autres qui apréhendoient toûjours d'être surpris, s'étoient aprochez, & l'avoient oüi, de sorte qu'ils vinrent tous à la fois fondre sur nous, & pensérent nous abîmer de caresses. Ce fut-là qu'il falut recommencer le recit de nos Fortunes, & entendre de durs reproches de n'en avoir pas profité.

Que cherchez-vous, mes Amis, dit Le Grand, des Trésors & des Empires? Qu'avons-nous besoin d'autres choses, que de médiocres alimens & d'un simple vétement? Vous étiez dans un lieu où vous joüissiez de ces deux avantages à la fois: tout le monde y est égal, il n'y a que quelques personnes pour qui les autres ont une petite déférence volontaire, à cause de leurs vertus, & des soins qu'ils prennent d'administrer la Justice parmi eux; vous étiez même familiers avec le Roi, qui vous nourrissoit de la graisse d'un Païs abondant & fertile, d'un Païs de bénédiction & de paix, d'où les Soldats, aussi-bien que les Bourreaux, sont bannis, & où le sang de l'homme est sacré & à l'abri de la rage & de la tyrannie des Grands: que vouliez vous davantage, je vous en prie? Allez où vous voudrez, vous n'en trouverez jamais tant ailleurs. Mais c'est le foible de la plûpart des hommes; ils se contentent rarement de ce qu'ils possédent; en quelque état & en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils croyent toûjours qu'il faut qu'ils en changent pour être heureux.

Toute cette Morale est inutile, reprit la Forêt, nous en sommes sortis, & nous n'y retournerons point, dûssions-nous crever de faim autre part. Il a raison, poursuivis-je, lors que les fautes sont faites, il est inutile d'y plus penser, à moins que ce ne soit pour nous servir d'exemple dans les occasions. Si un bonheur semblable nous arrive une autre fois, peut-être en saurons-nous mieux profiter.

Le lendemain nous allâmes querir le reste du bagage, que nous avions laissé proche de la Riviére, & dont nous croyions pouvoir tirer quelque utilité, & nous vînmes ranger avec les autres, dans le dessein de finir-là nos jours.

Je fus fort édifié de voir le bon ordre que le Grand tenoit dans ce Fort, pour ce qui concernoit les mœurs; il étoit défendu, sous peine de correction publique, de proférer la moindre parole deshonnête. Le matin & le soir il faisoit une Priére, où tous assistoient; car encore qu'ils fussent pour la plûpart Catholiques, ils vivoient ensemble comme s'ils avoient été d'une même Religion. Ils faisoient tous profession d'aimer Dieu & leur Prochain autant qu'eux-mêmes: Chacun savoit son tour, pour aller aux Provisions, pour faire la Cuisine, pour la Garde, & ainsi du reste: Les autres se promenoient, ou s'occupoient à ce qu'ils vouloient. Il nous fut assez aisé de nous accommoder aux maximes de cette petite République. Le malade que j'avois trouvé-là, guérit; de sorte que notre Société étoit composée de douze personnes.