La Noix-gale est un excrement, ou si vous voulez, poursuivit-il, une espéce de petites pommes, qui croissent aux feuilles des chênes, de cette maniére. Il y a de certaines Mouches noires, qui dans la saison posent leurs œufs délicats sur le côté inférieur des feuilles de ces grands arbres, de peur qu'ils ne soient brûlez par l'ardeur du Soleil: aussi-tôt que ces petits Animaux sont éclos, ils s'apliquent à brouter la couverture qui leur fait ombre, & à en perser les veines, afin de se nourrir du suc qui en sort en assez grande quantité. S'il arrive alors à une de ces bestioles de se trouver environnée d'une goute qui ait assez de consistance, elle y reste pendant que cette goute se fige, croit & devient enfin un fruit de la grosseur d'un œuf de pigeon plus ou moins; & elle n'en sort que lorsqu'elle est devenue Mouche, ou que le fruit, qu'elle a pour ainsi dire produit, soit devenu si sec qu'il ne sauroit plus lui servir de nourriture. Il confirma cette opinion par d'autres argumens dont je ne me souviens pas; & conclut que quand il ne seroit rien du tout cela, il seroit nécessaire de le croire, à cause des fâcheuses conséquences, qui pouroient aisément porter à donner lieu au plus, lorsque l'on a admis le moins, & fai-le avec Lucréce, le Soleil & la Terre, les seuls auteurs de tous les Animaux sans exception, ce qui seroit injurieux à Dieu.

Trois semaines après mon emprisonnement je fus mené au Saint Office. Mon Juge s'étant informé du lieu de ma naissance, de mon âge, & de ma Religion, à quoi je répondis fur le champ, me conjura de déclarer moi-même le sujet de ma détention, puis qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour me tirer promptement d'affaire: prétendant sans doute, qu'il en faut agir à l'égard de ce Tribunal, comme l'on fait envers Dieu, c'est-à-dire de confesser soi-même ses fautes, afin d'obtenir miséricorde. Je lui protestai de n'avoir rien fait, ni rien dit, que je me dûsse reprocher, & à quoi personne pût légitimement trouver à redire: que Dieu étoit témoin de mon innocence, & que ce ne pouvoit être qu'un mal-intentionné, & peut être jaloux de ce que je faisois bien mes affaires, qui m'avoit joué le mauvais tour de m'acuser de quelque crime que je ne n'avois jamais commis. Enfin, je lui fis comprendre que j'espérois beaucoup de sa bonté, & que s'il se faisoit informer de ma vie, il seroit bien-tôt convaincu de la vérité de ce que je lui disois.

Quinze jours après la même chose m'arriva, & ainsi jusques à sept fois, après-quoi l'Inquisiteur me dit que puisque je n'avois pas voulu confesser moi-même la vérité des crimes que j'avois commis, par où j'aurois recouvré ma liberté, on alloit m'en faire la déclaration. A même tems le Sécrétaire lût les dépositions, qui consistoient en ce que j'avois parlé avec mépris des Images des Saints, du Crucifix, du Purgatoire, & de l'infaillibilité du Saint Office. Que dites-vous de cela, dit le Juge? J'avouë, répondis-je, que voyant le déréglement de la plûpart des Habitans de cette Ville, je n'ai pas pû m'empêcher de dire en plusieurs endroits, que j'étois surpris de voir que des gens, qui auroient fait conscience de passer devant un Crucifix, fait souvent d'une maniére abjecte, sans faire une profonde révérence, ou négliger un seul jour de se prosterner vingt fois devant des images de papier, ne fissent aucun scrupule de se veautrer dans l'ordure des plus infâmes vices qui se peuvent commettre dans une Société d'Hommes raisonnables. Il est vrai encore que j'ai parlé du Purgatoire comme d'un lieu que je ne croirois pas fort nécessaire, puisqu'il suffit à un Chrétien d'être persuadé que le Sang du Sauveur le nettoye de tous ses péchez. Et pour ce qui est de l'Infaillibilité, poursuivis-je, je ne pense pas qu'elle se puisse légitimement atribuër qu'à Dieu seul, tous les hommes étant pécheurs, suivant plusieurs passages formels de la Sainte Ecriture. J'avouë, dis-je, avoir tenu un pareil langage; mais Dieu fait que ce n'a été que dans la vûë de rendre gloire à son nom, & par des mouvemens d'horreur que j'avois de voir tant de libertinage, là où l'on prétend que la piété & la sainteté régnent dans un degré fort éminent, sans pourtant que j'aye eu dessein de choquer la Religion, ni le Saint Office. Vous vous émancipez trop, mon ami, repartit l'Inquisiteur: Si vous aviez pourtant confessé tout cela dès d'abord il ne vous en auroit pas été pire, quoique vous n'eussiez pas laissé d'être coupable. Cependant le Sécrétaire, qui avoit écrit mon aveu comme une déposition dans les formes, me commanda de la signer. Là-dessus on me fit mon procès: je fus condamné aux Galéres pour ma vie, & tous mes biens confisquez.

Nous étions autour de cent cinquante malheureux, qui sortîmes le huitiéme de Janvier 1670. de ce redoutable lieu, les uns pour être exilez, comme le fut notre Chinois: quelques-uns devoient être foüettez: il y en eut aussi trois de brûlez tous vifs, parce qu'ils avoient été accusez de Magie, & entre autres un pauvre vieillard de quatre-vingt-trois ans, que deux différens Ordres de Moines avoient privé d'un héritage fort considérable, en extorquant du Frére de ce malheureux qui avoit de grands biens, un Testament par lequel ils entroient en possession de tout ce qu'il laisseroit après sa mort, sous prétexte de tirer son ame au plûtôt du Purgatoire. Ce procédé injuste avoit si fort aigri le vieillard, qu'il n'avoit pas pû s'empêcher d'en témoigner son chagrin; & de jetter feu & flâmes contre des gens qu'il croyoit les Auteurs de cette injustice: sur quoi ils lui avoient imposé des faits dignes du feu, & n'avoient point cessé de le poursuivre qu'ils ne l'eussent vu en cendres.


CHAPITRE XV.

Du départ de l'Auteur pour Lisbonne, comment il fut pris & mené en Esclavage: de ce qui lui arriva pendant qu'il fut Esclave.

Je fus mené dans un Navire où le Capitaine eut ordre de me remettre entre les mains de l'Inquisiteur de Lisbonne: ainsi nous partîmes le même mois pour le Portugal. On m'aprit en chemin que les Galéres où j'étois condamné, étoit une discipline, où les prisonniers étoient employez à de rudes Ouvrages, parce que les Portugais n'ont point de Galéres sur la mer. Cela me consola un peu dans mon malheur, il me sembloit que ce n'étoit pas peu de me voir par-là délivré de la rame & des cruautez qu'exercent les tirans de Commites sur les Forçats enchaînez dans leurs Vaisseaux. Notre navigation fut passable: nous eûmes pendant la route le plus beau tems que nous pouvions raisonnablement espérer. Ce qui nous arriva de plus remarquable, fut que le vingt-troisiéme de Mars, un Puchot saisit notre Vaisseau par le grand mât de hune, avec tant de violence, qu'il pensa le renverser; l'Equipage se croyoit perdu, & je vis alors dans un instant changer l'impiété en des paroles de dévotion, qui durérent jusques à ce que ce tourbillon nous eut quité. Enfin il y avoit long-tems que nous avions passé les Canaries; il me semble que nous étions parvenus à la hauteur Boréale de trente-quatre degrez, lors qu'un matin à la pointe du jour, il parut tout-d'un-coup deux Pirates, qui se mirent à nous Cannoner de la bonne maniére. Quoi que notre voyage eut été heureux, il ne laissoit pas d'y avoir bien des Malades dans notre Bord: nous nous battîmes pourtant près de deux heures, pendant lesquelles nous eûmes douze hommes de tuez & dix-sept de blessez. J'en demande pardon à Dieu, mais il faut que je l'avouë, j'étois ravi de nous voir tombez entre les mains des écumeurs de mer, puisque j'espérois par-là recouvrer plûtôt ma liberté: il n'en alla pourtant pas comme je pensois. Le Capitaine racheta son Navire pour une somme d'argent, & ses vainqueurs se contentérent de prendre avec moi trente hommes des plus robustes & des mieux disposez, qu'ils menérent à Serselli, petite Ville sur la Méditerranée, à vingt lieuës d'Alger, & à quatre du fleuve Miromus. Nous débarquâmes-là le dix-huitiéme de juilles, & fûmes vendus au plus offrant.

Mon Patron étoit Maître Charpentier de Navire, homme de moyens, qui avoit au moins trente garçons à son Service. Au commencement on ne se servoit de moi que pour le gros ouvrage, porter, & servir les Ouvriers en tout ce qu'ils avoient besoin, étoit proprement mon occupation. Ensuite j'aidois à caréner les Vaisseaux, à les radouber, calfutrer & brayer. Il y avoit bien de la différence de l'état où j'étois, à celui où j'avois été pendant le séjour que j'avois fait à Goa avant ma détention. Cependant quand je me souvenois de ce que j'avois souffert dans l'Inquisition & de ce que l'on me préparoit à Lisbonne, je m'estimai extrémement heureux. En effet, j'avois un parfaitement bon Maître: comme je faisois ce que je pouvois, il ne m'épargnoit aussi rien de ce qui m'étoit nécessaire. Le logement étoit bon, les vivres encore meilleurs; & il ne me disoit jamais une mauvaise parole. Cela m'a cent fois fait faire réfléxion sur l'idée que l'on donne aux Enfans chez nous des Barbares & des Turcs: il semble, comme on en parle, que ce soient des Diables; cependant je peux dire à leur loüange, que j'ai trouvé parmi eux autant de charité, d'humanité & de bonne foi, que parmi les Européens, & même, si je l'ose dire, davantage; de sorte que je n'aurois eu aucun regret de finir mes jours parmi eux. La Providence en avoit disposé autrement; & les moyens dont Elle se servit pour m'en tirer, ont quelque chose de fort remarquable.

Comme il n'y a rien de parfait au monde, autant que mon Patron m'aimoit, le Maître-Valet, qui étoit Rénégat, natif de Vienne en Autriche, & nommé Schilt, me haïssoit mortellement. Il n'y avoit piéce que ce traître ne me fit, lorsqu'il y avoit lieu de sauver les aparences; ainsi mon Maître, qui voyoit assez à qui il tenoit, mais qui avoit besoin de cet homme, fut forcé, en dépit qu'il en eût, de se défaire de moi. Je fus vendu à un Seigneur riche & opulent, qui demeuroit à la Campagne, environ à trois lieuës de l'endroit où j'étois.