Voilà, Messieurs, continua Pierre Heudde, comment on arrêta le cours de mes infâmes débauches. Vous voyez par-là que mon Esclavage doit avoir été long. Les plaisirs que j'ai eus, n'ont pas égalé les peines que l'on m'a fait endurer. Celui qui gouverne tout, l'a voulu ainsi: je souffre ses châtimens avec patience, jusques à ce qu'il ait la bonté d'y mettre fin. Nous le plaignîmes de son malheureux sort; & Monsieur Elliot lui ayant donné la valeur d'un écu, l'assura dans les dispositions où il le voyoit, qu'il tâcheroit de lui rendre service. Nous aurions bien voulu savoir de cet infortuné, & le lieu de sa naissance, & de quelles gens il étoit issu; mais il ne voulut jamais nous le dire: desorte que nous nous retirâmes, en admirant la sage conduite du Tout-Puissant, à l'égard de ses créatures, bonnes & méchantes.

Je m'étois si peu soucié d'Alger, pendant le séjour que j'y avois fait, & j'avois été si peu curieux d'en parcourir tous les quartiers, que je fus émerveillé, d'abord que nous fûmes en mer, d'y découvrir des beautez qui ne m'étoient point venuës dans la pensée. Cette charmante Ville est située en forme d'Amphitéatre, sur le penchant d'une haute Montagne, de sorte qu'on la peut voir toute entiére d'un coup d'œil, quoi qu'elle soit grande, & contienne plus de cent mille Habitans. Il n'étoit pourtant plus tems d'y retourner pour l'examiner, & j'en avois même fort peu d'envie. La saison étoit agréable, & nous eûmes un Voyage si heureux, que je n'en ressentis pas la moindre incommodité. Enfin, j'arrivai à Londres, cette fameuse & magnifique Ville, qui éface par son lustre tout ce que j'avois vû auparavant, le quatriéme jour du mois de Mai 1694. âgé de soixante & treize ans, mais fort & vigoureux pour mon âge.

La premiére chose à laquelle je pensai, fut de me faire habiller, parce que je ne voulois point me montrer à mes Amis dans l'équipage où j'étois. Mon hôte parloit François, je le priai de m'envoyer querir un Tailleur, qui entendit aussi ma Langue. Cet homme étant venu, & m'ayant mené chez un Marchand Réfugié: pendant que nous étions occupez à voir des étoffes, il entra un homme, qui dès qu'il eut jetté les yeux sur moi, & entendu que j'étois un Esclave de Barbarie, fut pris d'une hémoragie, qui lui fit perdre plus de vingt onces de sang: il n'y avoit pas moyen de l'étancher. Chacun mettoit en usage les remédes qu'il avoit apris, mais voyant que tout cela étoit inutile, & que l'on parloit même de faire venir un Chirurgien pour lui ouvrir la veine, je lui pris le petit doigt, du côte de la narine qui saignoit, & le liai bien fort d'une éguillée de Fil, entre l'ongle & la premiére jointure. Ce reméde, qui ne me manqua jamais, mais dont peu de Personnes sont capables de bien oser, fit son éfet, & fut admiré de la Compagnie. Le Marchand, qui connoissoit le Personnage, fit venir un verre d'eau de vie, & l'ayant pris des mains de sa Servante: A vous, dit-il, Monsieur Massé, il faut réparer par un peu de ces esprits, une partie de la perte que vous venez de faire.

Quoiqu'il fût jeune lorsque je sortis de chez nous, il avoit pourtant conservé quelques traits, qui me le firent aussi-tôt reconnoître, outre qu'il est extrêmement marqué de la petite vérole. Vous vous appellez donc Monsieur Massé, lui dis-je? Oui, me répondit-il, à votre service. Connoissez-vous, repris-je, Monsieur Elliot, Consul à Alger? Très-particuliérement, me répondit-il. Hé bien, repris-je, voilà une Lettre qu'il m'a chargé de vous rendre. Il prend la Lettre, l'ouvre & se met à la lire: mais venant à l'endroit où il étoit fait mention de moi, il la pose avec précipitation sur le Comptoir, contre lequel il étoit apuyé, & se jette à corps perdu sur mon cou, sans prononcer une seule parole.

Quelque effort que j'eusse fait pour me posséder, il me fut impossible de proférer un mot de long-tems; nous nous tenions collez comme deux Statuës de pierre, & je croi que nous serions morts de joye l'un sur l'autre, si on n'eût pris soin de nous séparer. Vous sortez d'esclavage, mon très-cher Frére, me dit-il la larme à l'œil, & vous êtes sans doute destitué des biens du monde. Le Ciel m'a beni pour nous deux; venez chez moi joüir le reste de vos jours, & de mon abondance, & de votre liberté. Il est juste que vous gouverniez à votre tour: moi, ma femme & mes enfans, serons maintenant vos Esclaves: je veux que vous commandiez chez moi, & je prétens être le premier à vous obéir. Je voulus répondre à ses civilitez, & lui faire comprendre qu'un homme de mon âge seroit un objet peu agréable à de jeunes gens; qu'il valoit mieux que je me mise chez quelque Etranger, qui seroit obligé en le payant de souffrir de mes infirmitez. Mais il m'interrompit d'abord; & ayant donné ordre au Tailleur d'achever au plus vîte mon habit, il me mena à sa maison.

Tout ce que j'ai dit de mon Frére n'est absolument rien au prix de ce que fit sa Famille: ma Sœur, son épouse, & mes neveux & niéces ses enfans, pensérent me manger tout vif de joye. On me donna un très-bel apartement pour me loger, & un Domestique pour me servir dans toutes mes nécessitez.

Le Grand, un de mes compagnons de voyage, ayant apris mon arrivée, me fit la grace de me venir voir. Il me raconta comment après avoir quité Goa, il étoit passé dans l'Isle de Java, où il avoit eu le bonheur de s'introduire chez Mr de St Martin, qui l'avoit introduit chez Mr. Van Reden, Gouverneur de Batavia, & par le moyen duquel il avoit eu occasion de profiter des leçons de Mathématique, que je lui avois données, en exerçant la Charge d'Ingénieur en plusieurs favorables rencontres: ce qui l'avoit mis en état de vivre honnêtement le reste de ses jours. Il m'apprît aussi que la Forêt étoit mort en ces quartiers-là fort à son aise; mais il ignoroit ce que les autres étoient devenus.

S'il faut rendre justice à ce galant homme, j'avouë franchement que ses fréquentes conversations n'ont pas peu contribué à me remettre en mémoire quantité de circonstances, dont je n'avois presque plus la moindre idée; & que quoiqu'il s'en faille beaucoup que cette relation soit telle, qu'elle auroit paru au jour, si j'avois pû conserver mes Journaux, ou que j'eusse eû par tout la commodité de dresser de justes Mémoires; sans lui, elle auroit été encore bien moins complete.

Si j'ai oublié bien des choses, je n'ai en récompense rien avancé dont je n'aye été le témoin, ou qui ne me soit venu de premiére main. Et j'aurois donné cette relation de mes Voyages au Public il y a dix années, si des raisons fortes, & entr'autres deux, ne m'en eussent empêché. La premiére de ces raisons, est que mon frére ayant eu part aux grandes Fermes en France, y avoit si-mal réüssi, qu'il s'étoit vû obligé de tout abandonner, & de venir s'établir en Angleterre, où il fait le moins d'éclat qu'il lui est possible; de peur qu'on n'aprenne de ses nouvelles à la Cour, & qu'on ne lui fasse des affaires. L'autre n'est pas de moindre poids; elle me touche en particulier. J'aprehendois que mon Livre ne donnât l'envie à quelque Monarque insatiable de vouloir conquérir le Roïaume dont je fais la description, & qu'on me forçât de servir de guide à ceux qui seroient employez pour une expédition si dificile. Je suis las de voyager, & mon âge ne me permet plus de suporter les fatigues, que j'ai endurées autrefois. Mes Neveux se sont chargez du soin de ce Manuscrit après notre mort; de sorte que, lorsqu'on le verra, on peut être persuadé que mon Frére & moi ne sommes plus au monde.

FIN.