La dépense que je faisois dans ce nouveau séjour, ne faisoit douter à personne que je n'apartinsse à des gens de la premiére volée. Je ne faisois aucun scrupule de m'introduire dans les meilleures Compagnies, & on se faisoit un plaisir de m'y recevoir. Au bout de quinze jours ou trois semaines il m'arriva casuellement de rencontrer dans la ruë une Fille d'autour de vingt ans, qui étoit bien la plus excellente beauté que j'eusse vû de ma vie. Je la laissai passer, & lorsqu'elle fut à un cinquantaine de pas de moi, je me retournai, & la suivis de loin, jusques à ce qu'elle entra dans une Maison. Là-dessus je donnai ordre à mon Valet de s'informer sous main si c'étoit-là le lieu de sa demeure, & ce que faisoient ses parens. Il me vint rendre compte de tout, & m'aprit que son Pére étoit Juif, & Marchand Joüaillier, qui faisoit de grosses affaires. Dès le lendemain je m'en allai le trouver, sous prétexte que je voulois acheter un petit Diamant de vingt-cinq ou trente pistoles; & pour lier un plus étroit commerce avec lui, je lui dis mon nom, & le lieu de ma naissance. J'ajoûtai à cela que je connoissois plusieurs Juifs à Amsterdam: je lui en nommai même quelques-uns, qui ne lui étoient pas inconnus; enfin je n'oubliai rien de tout ce que je crus capable de le porter à me donner entrée dans sa maison, sans lui parler, ni de femme, ni de fille. Cette premiére visite me réüssit si bien, que je hasardai d'en tenter une seconde. J'achetai efectivement une Bague, sur laquelle cet Usurier devoit au moins gagner un tiers, mais ce n'étoit pas une affaire. L'espérance d'un gain plus considérable le porta à m'inviter de l'aller voir souvent; je profitai de sa Civilité, je me mis aussi sur le pié de le traiter de tems en tems dans mon hôtellerie.
Tout alloit le mieux du monde; mais je ne voyois pas que cela avançât mon dessein, ainsi je conclus qu'il m'y falloit prendre d'un autre biais. Comme je méditois là-dessus, il arriva heureusement qu'à notre premiére entrevûë, il se trouva accompagné d'un autre Juif. Je les jettai insensiblement sur la différence des Religions; ce qui nous engagea dans une dispute. Je fis semblant d'avoir ignoré jusqu'alors la force de leurs argumens, & la foiblesse des nôtres, à l'égard du Messie. L'espérance de faire un Prosélite les fit aisément consentir à nous voir le plus souvent qu'il se pourroit, afin d'avoir occasion de traiter cette matiére à fond. Là-dessus je leur demandai d'assister à leur Culte public; ils m'ouvrirent leur Sinagoge avec joye; je me fis instruire dans leur Religion, & enfin, convaincu de mes erreurs, par la Vérité de leurs principes, on me circoncit, & je devins Juif. Aussi-tôt que cela fut terminé, je fus solennellement initié dans tous leurs Mistéres; j'avois entrée par tout, & le Sexe, qui me regardoit comme un Saint, me faisoit part, à l'exemple des hommes, de ses caresses & de ses honnêtetez. De mon côté, il n'y avoit complaisance, dont je n'usasse à leur égard; sur tout, j'avois des déférences respectueuses pour la belle Juive, qui ne lui étoient pas desagréables. Je me mis, outre cela, sur le pied de lui faire souvent de petits présens, qu'elle recevoit avec plaisir, & que sa Mére ne dédaignoit pas. Il n'y avoit que le Pére, qui ayant de grands biens à donner à cette Fille unique, & qui ne laissoit pas d'être avare pour cela, ne regardoit pas ce petit commerce de trop bon œil.
Cependant je faisois le gros Monsieur, sans pourtant donner dans l'extravagance. Cette maniére de vivre le surprenoit; il enrageoit de savoir d'où je tirois de quoi fournir à mon entretien; il s'en informoit à droit & à gauche, sans en pouvoir aprendre la moindre nouvelle. Quand je vis cela, j'envoyai mon Valet chez un Orfévre Juif, pour le prier de lui vendre un couple de ses creusets, & de n'en dire pourtant rien à personne. Le Jouaillier fréquentoit dans cette Maison-là; de maniére que trois jours après mon Valet fut tout étonné, qu'étant allé chez mon Ami, pour savoir s'il étoit de loisir à me recevoir, il le tira à part dans une chambre, le régala d'un verre de son meilleur Vin; & l'ayant mis sur le chapitre des Creusets, il lui demanda adroitement ce que je voulois faire de cela. Mon garçon, que j'avois instruit d'avance, faisoit au commencement l'ignorant, afin de lui donner occasion de croire qu'il y avoit du Mistére: enfin, après bien des interrogations d'une part, & des sermons de l'autre, que son Maître lui romproit le cou s'il le disoit jamais à personne, il lui dit comme un secret, qui devoit rester entr'eux deux, que je m'en servois pour augmenter l'Or, & que j'étois un des premiers Chimistes de l'Europe. Cette confession, qui lui paroissoit ingénuë, & vrai-semblable, n'eut garde de tomber à terre. Mascado, c'étoit le nom du Jouaillier, étoit ravi d'avoir découvert ce secret; mais il ne savoit de quels moyens se servir pour me porter à lui en faire aussi confidence. Il commença par me sonder sur la qualité de mes éfets, s'ils consistoient en argent, en maison, ou en fonds de terre: comment je faisois pour tirer de l'argent de chez moi; il s'offrit ensuite de m'en faire venir à peu de frais. Il me demanda si mon dessein étoit de courir toûjours? s'il ne me seroit pas plus avantageux de former un établissement fixe? & autres choses semblables. Je répondis à tout cela d'une maniére assez vague, & qui ne devoit pas fort le contenter. Voyant qu'il ne pouvoit rien gagner du Maître il s'adressa pour la seconde fois au Domestique, & à force de promesses, & d'un petit présent qu'il lui fit, il s'assura de lui que la premiére fois que je travaillerois au grand œuvre, il ne manqueroit pas de l'en venir avertir.
Dix jours après je mis mes creusets au feu, & quoi que je fusse presque en chemise, je m'étois si fort échauffé, à force de soufler & d'agir, que le vermillon n'étoit pas plus rouge que mon visage. Cependant, mon homme étoit couru chez Mascado, pour l'avertir de ce qui se passoit, sous prétexte que je l'avois envoyé acheter quelques dragmes d'eau régale; de maniére qu'à peine l'un étoit-il de retour, que l'autre s'en vint me demander. La servante, qui avoit été à la porte, vint heurter à la mienne, & dit à mon Garçon qu'il y avoit quelqu'un qui desiroit de me parler, & qu'elle avoit déja dit que j'étois dans ma chambre. Je fis le fâché là-dessus, & envoyai le Valet dire que je ne pouvois recevoir personne. Le Juif se moqua de cela, & entrant éfrontement là où j'étois. Je vous demande pardon, Monsieur, me dit-il; étant fort retiré depuis votre conversion, je vous croyois occupé à quelque acte religieux, & de peur qu'un excès de dévotion ne vous rende mélancolique & rêveur, comme il semble que vous le devinez depuis peu, j'ai pris la liberté d'entrer sans être introduit, dans le dessein de causer une heure avec vous, & de vous inviter à venir passer la soirée chez moi en famille. Mais que faites-vous ici, continua-t-il? Etes-vous devenu Chimiste? Qu'avez-vous-là dans ces Creusets? je croi, ma foi, que vous cherchez la pierre Philosophale. Parlons d'autre chose, lui dis-je, en paroissant fort embarassé, il faut avoir quelque occupation dans ce Monde, & le reste; car il n'est pas nécessaire de vous entretenir ici du Dialogue que nous composâmes lui & moi à cette occasion. La conclusion fut, après bien des détours, & à condition qu'il n'en diroit rien, que je sçavois multiplier l'or. Il ne faut pas vous le cacher, reprit-il, j'étois surpris de la dépense que vous faites, sans qu'il ait encore paru que vous tiriez des deniers d'ailleurs, & que vous ayez encore parlé à personne pour vous en faire venir. Mais votre science est-elle assurée, & cela ne manque-t-il jamais? La premiére fois que je travaillerai, lui répondis-je, je vous en ferai voir l'expérience.
Quelques jours après je lui marquai éfectivement une heure, & lui dis d'aporter en même tems dix Ducats. Il jetta en ma présence ces dix piéces d'or dans l'un de mes Creusets, je mis ma poudre de multiplication dans l'autre. Ensuite je mêlai tout cela, & le remuai bien d'une verge de fer, qui était creuse, & dans laquelle j'avois mis la valeur de cinquante francs de poudre d'or, qui étant arrêtée par un peu de cire, dont j'en avois fermé l'ouverture, & qui se fondit incontinent, augmenta de cette somme la Masse de Métail, que lui-même y avoit mise. Le tems fixé pour l'opération étant écoulé, je lui remis entre les mains le petit lingot, qui étoit résulté de cette fusion. Il l'alla d'abord porter à son Ami l'Orfévre, qui lui dit que l'or étoit du meilleur qui se pût voir. Il fut charmé de ce secret, & commença par me vouloir porter à travailler tous les jours. Je lui répondis que j'avois assez d'argent fait: qu'il me suffisoit de m'occuper lorsque cela étoit nécessaire, & que tant que je n'aurois ni feu, ni lieu, je ne m'amuserois jamais à amasser de grands trésors. Outre qu'il y avoit beaucoup de peine à aprêter la poudre dont j'avois besoin, & qu'on couroit risque, en la faisant, d'altérer sa santé, à moins que d'avoir un grand Laboratoire, & tous les instrumens propres à un ouvrage de cette importance. Vous baillez, Messieurs, sans doute, à l'ouïe de toutes ces particularitez, j'en omets pourtant, de peur de vous ennuyer, beaucoup d'autres qui ne seroient peut être pas desagréables dans une autre conjoncture. Pour couper court, on n'attendit pas que je parlasse de Mariage, il se trouva des entre-méteuses, qui m'en firent elles-mêmes la proposition. Je voulus pourtant que tout cela se fit dans les formes; étant assuré de mon fait, je demandai la belle Juive à ses parens, qui me l'accorderent avec des marques d'une entiére satisfaction, & me prirent incontinent chez eux.
Nous n'avions été guére mariez que mon Beau-Pére commença à me parler d'affaire. Vous avez un talent, mon Fils, me dit-il, qu'il ne faut point enfouïr: agissons pendant que nous en avons la commodité, & amassons des biens pour nous & pour nos décendans. Je donnai incontinent dans son sens, & nous résolûmes de faire notre Laboratoire dans une maison de campagne, qu'il avoit à six milles de la Ville, afin que nous puissions y travailler en repos, & sans être aperçus de personne. Mais je n'avois plus de poudre de multiplication, il en faloit aprêter d'autre; & parce que cela demandoit du tems, & ne s'exécutoit pas sans de grands frais, & beaucoup de peine, nous résolûmes d'en faire pour un Million au moins à la fois. Là-dessus je lui donnai la liste des drogues, qui entroient dans cette composition, dont la plus grande quantité étoit du Mercure. Je lui fis donc acroire qu'il me faloit du Sel marin, & mineral, de l'Antimoine, de la semence de Perles, du Corail, de la Cendre de genisse, de la Corne de cerf, & de Licorne, des yeux d'Ecrevisses de mer, de la dent d'Eléphant, du Sang de Dragon, des grifes d'Aigles, des Oiseaux de Paradis, des Becs de perroquet de l'Amérique, des Têtes de Vipéres, des Os de Chameau, la Queuë d'un Crocodille, la hûre d'un Marsouin, de la Côte de Baleine; de tous les Métaux, & de la plûpart des Minéraux. Il étoit nécessaire qu'une certaine quantité déterminée de tout cela infusât pendant trois jours, dans de l'urine de brebis, mêlée avec la troisiéme partie de sa pesanteur de bouse de vache grise, qui eut été détrempée dans de l'eau du Rhin, l'espace de neuf jours, qui est le quarré de trois: & le nombre cubique de cette même quantité, savoir vingt-sept jours, où un mois périodique, étoit le tems que l'on devoit employer pour calciner toute cette masse, & la réduire par un feu lent, en cette prétenduë poudre de projection.
Tout cela n'épouventa point le bon homme, l'espérance d'un grand gain lui faisoit envisager comme aisé, ce qu'un autre n'auroit pas trouvé faisable. Il fut donc question de chercher ce que je lui demandois. Une partie se trouva à Avignon, & aux environs de-là, l'autre se devoit tirer de Hollande, où l'on trouve en effet de tout ce qu'il y a au Monde. Je lui fis ensuite comprendre, que l'Or qui avoit une fois passé par mes mains, ne pouvoit plus être multiplié, & qu'ainsi il devoit tâcher de ramasser de grosses sommes, soit qu'il en payât l'intérêt, ou qu'il les prit de ses Amis, qui seroient bien aises de participer au profit. L'Orfévre fut le premier auquel il fit part du secret, & qui le pria de prendre de lui cinq cens louis, à telles conditions qu'il voudroit. Plusieurs autres l'imitérent, mais toûjours en cachette, & chacun sous serment de ne le révéler à qui que ce fut, non pas même à leur propre Femme; de sorte que l'un ignoroit absolument ce qui se faisoit avec l'autre. A mesure que l'on recevoit de l'or, on le portoit à la maison de campagne, où j'étois le plus souvent occupé à mettre ordre aux choses.
Enfin, quand je vis que tout étoit sur le point d'être prêt, je dis à mon Beau-Pére, & à ma Femme, que j'allois mettre la derniére main à l'Ouvrage; mais que comme cela demandoit beaucoup d'aplication, & que j'avois au moins besoin de trois jours, je les priois de ne me venir point interrompre avant ce tems-là. Je sortis à la porte fermante, après m'être saisi d'un Baguier, où il y avait au moins pour soixante mille livres de Joyaux. Dès que je fus arrivé à la Métairie, j'allai prendre un peu de repos; puis m'étant levé de grand matin, je me chargeai de tout ce qu'il y avoit-là de deniers, & dis au Fermier qu'une affaire de la derniére importance, & à laquelle je n'avois, pas pensé plûtôt, m'apellant à Arles, s'il arrivoit que ma Femme vint-là au bout de trois ou quatre jours, comme elle me l'avoit promis, il ne manquât pas de l'assurer de ma part, que j'abrégerois mon Voyage autant qu'il me seroit possible; & étant monté à cheval, je lui dis adieu. D'abord que je fus hors de la portée des yeux de ce Païsan, je tournai de l'autre côté, & pris la route de Lion.
Etant arrivé dans cette fameuse Ville, il se rencontra que le Marquis de Villeneuve vint souper dans l'hôtellerie où j'étois logé: il eut la curiosité de me connoître. Je lui dis que j'étois Hollandois, de la Famille de Wassenaar, & que j'étois Cornette au service de Leurs Hautes-Puissances; Mais qu'ayant eu le malheur de tuër en duel un Enseigne du Régiment des Gardes du Prince d'Orange, qui apartenoit à des Personnes de très grand crédit, j'avois été obligé d'abandonner mon Païs, de peur des conséquences; mais que ce qu'il y avoit de consolant pour moi, c'est que je n'étois pas sorti les mains vuides, outre qui je m'étois fourni de bonnes Lettres de crédit. Là-dessus ce Cavalier me fit mille honnêtetez. Je connois votre Famille, Monsieur, me dit-il, elle est considérable dans les Païs-Bas; & pour vous montrer que je l'estime, si vous voulez faire une Compagnie à vos dépens dans le Régiment de Cavalerie, que je suis sur le point de lever, il ne tiendra qu'à vous d'être Capitaine. Je pars pour la Cour, nous pourrons faire le Voyage ensemble, & je me fais fort de vous faire agréer au Roi. Je vous prens au mot Monsieur le Marquis, lui répondis-je; & tirant de mon petit doigt un Diamant de cinq cens écus, que m'avoit fourni le baguier que j'avois pris, & qui avoit déja plusieurs fois éblouï les yeux de ce Colonel, voilà dequoi je vous fais présent sur le Marché. Le lendemain je me fis faire un habit galonné d'autour de cent pistoles; je vendis mon Cheval, m'accommodai d'un Valet de chambre, & m'étant fourni de tout ce qui m'étoit nécessaire, nous prîmes le Coche, qui nous mena à Paris.
Nous n'y eûmes pas été long-tems que mon Patron me fit expédier ma Commission, & me recommanda fortement de songer au plus vîte à lever du Monde. Monsieur de Saint Jean, qui étoit mon Lieutenant, me conseilla d'aller avec lui du côté de Joinville en Champagne, où il avoit de grandes habitudes, & où, selon lui, nous devions trouver des hommes & des chevaux à raisonnable prix. Efectivement, à peine y avions-nous été six semaines, que nous étions à peu près complets. Mais outre les dépenses excessives, que je faisois de toutes les maniéres, j'eus le malheur que mon pendart de Valet d'Avignon, que j'avois fort mal payé de ses peines, & qui étoit de ces endroits-là, m'ayant casuellement vû, il me reconnut. Le fripon, tant par un principe de vengeance, que dans la vûë d'être libéralement récompensé de ma Femme, en donna d'abord la nouvelle à Mascado. Ce rusé Juif fit de telles diligences, & employa des gens si puissans, que non-seulement je fus arrêté, & mis en prison peu de tems après; mais ayant été accusé & convaincu de la derniére friponnerie, on me dépouilla de mes restes, & on me condamna aux Galéres pour jamais.