Ce sont ces Frêlons qui enseignent aux Abeilles qui les veulent écouter, toute cette Histoire, avec une infinité de circonstances qu'on n'a pas touchées ici. Dans les différentes Ruches même, & l'Histoire & les circonstances sont tellement variées, que les unes la reçoivent d'une maniére, les autres d'une autre, & quelques-unes n'en croyent rien du tout. Ces derniéres sont menacées par les Frêlons de punitions fort rigoureuses après leur mort: au lieu que les Abeilles qui suivent leurs avis doivent recevoir alors de grandes récompenses. Quand on leur dit qu'il est visible que toutes les Abeilles quand elles sont mortes tombent à terre & se consument, étant réduites en poudre, ou en bouë; ils répondent gravement, que c'est-là leurs corps seulement qui se consument; mais que leur Bourdonnement, qui est quelque chose de différent de ces corps, va joüir des récompenses, ou souffrir les peines dont ils les ont menacez. Car ils leur font accroire, que quand une Abeille qui a suivi les avis des Frêlons, & qui leur a donné la plus grande partie de son Miel, vient à mourir, son Bourdonnement va droit au Palais du Roi, & contribuë à remplir sa grande Sale d'Audience d'une Musique dont ce Monarque est fort charmé à ce qu'ils disent: Au lieu que le bourdonnement d'une Abeille qui se conduit d'une autre maniére, va après sa mort à une grande Voute sous terre, où il est tout transi de froid, & fait un bruit fort desagréable à cause des peines infinies qu'il y soufre. Il y a une infinité d'autres semblables chiméres que ces Frêlons ne cessent point d'inspirer aux pauvres Abeilles; car s'étant dispensez de travailler, & vivant sur le travail des Abeilles, toute leur occupation consiste à inventer de quoi faire peur aux Abeilles & les tenir dans la dépendance; ce qui leur reûssit si bien, qu'on voit une infinité de ces pauvres Insectes si occupées de l'apréhension de ce qui pourra arriver à leur bourdonnement après leur mort, qu'elles ne sauroient manger avec plaisir le Miel qu'elles ont fait, ni rien faire comme il faut pour le soûtien de leur vie. Et quand il se trouve des Abeilles, qui méprisant ces chiméres s'apliquent à leur travail, & ne prêtent point l'oreille aux Frêlons, ils excitent les autres Abeilles contre celles-là, & les font souvent tuër, ou pour le moins chasser hors de leur Ruche comme dangereuses & séditieuses. Il arrive souvent quand les Frêlons sont divisez entr'eux, que toutes les Abeilles d'une Ruche prennent parti de l'un ou de l'autre côté, & étant animées par les Frêlons, elles se jettent les unes sur les autres, avec tant de violence, que souvent on voit tuer la moitié des Abeilles d'une Ruche, à cause qu'elles n'avoient pas conçû les chiméres des Frêlons de la même maniére que les autres. Quelquefois même ces Frêlons engagent des Ruches entiéres à faire la guerre à d'autres Ruches, de maniére qu'on en voit quelquefois plusieurs milliers de tuées de part & d'autre, uniquement pour soûtenir de chaque côté les Chiméres de leurs Frêlons contre celles des autres. Les Abeilles s'exposent même pour la plûpart assez volontiers à cette tuërie, sur l'assurance que les Frêlons, tant de l'un parti que de l'autre, leur donnent, qu'elles rendent par-là un très-grand service au Roi, qui leur en sçaura gré, & admettra leur bourdonnement dans sa grande Sale, préférablement à celui de beaucoup d'autres. Car ils prétendent savoir les Ordres & la volonté du Roi beaucoup mieux que les autres Abeilles, à cause que certains Frêlons, disent-ils, qui ont vécu plusieurs Siécles avant eux, les ont apris de la propre bouche du Roi, & les leur ont transmis, en partie gravez sur des morceaux de cire, & en partie par les raports de leurs prédécesseurs. C'est sur ce fondement que les Frêlons usurpent tant d'autorité sur les Abeilles par toute l'Isle (car il y a des Frêlons qui se sont fourez, dans presque toutes les Ruches) & qu'ils étendent leur tyrannie jusqu'à rendre ces pauvres Insectes tout-à-fait misérables. Ils leur défendent de sucer sur de certains jours des fleurs dont ils leur permettent l'usage en d'autres jours; & leur défendent de travailler à faire leur Cire & Miel sur certains autres jours; à cause, disent-ils, que le Roi le veut ainsi.

Après qu'il eût fini sa Fable impertinente & ridicule, qui étoit beaucoup plus longue que je ne l'ai raportée, je lui dis que j'en voyais fort bien le but, mais que je lui en parlerois une autrefois; car il étoit alors trop tard & il falut nous séparer, pour nous aller coucher. Je songeai beaucoup cette nuit sur les moyens dont je me servirois pour ramener cet homme de ses égaremens; & je fis dans ma tête un plan dont j'espérois du succès. C'étois de commencer à la premiére conversation que nous aurions ensemble, en établissant l'existence d'un Dieu, Auteur & Créateur de toutes choses, & puis de cette grande vérité déduire les autres véritez principales de la Religion. Mais comme j'ai déja dit, Dieu dans sa sage Providence ne voulut point que mon projet s'exécutât; car quelque-tems après, ce pauvre homme portant avec un autre une grosse poutre, il tomba & en eût la tête écrasée; de maniére qu'il fut mort sans avoir le tems de se reconnoître. Ce que je regardai comme une juste punition du Ciel, à cause qu'il avoit fait un si mauvais usage de son esprit & de son savoir. J'eus soin même de faire remarquer cela à d'autres Libertins comme lui; mais ils ne firent que se moquer de moi.

Il y avoit au reste, quatorze ou quinze ans que j'étois à Sercelli, lors-qu'un jour, étant occupé à radouber un Navire, je découvris un endroit vers le milieu, & à deux piez de la quille, qui étoit fort ébranlé; la piéce qu'il faloit-là devoit être considérable. Je fus obligé, pour faire l'ouvrage bon & de durée, d'entrer dans le Vaisseau, où il étoit resté une quantité de gros cailloux, dont on se sert, aussi-bien que de gravier, pour lester les Navires. En remuant ces pesants fardeaux qui m'embarassoient, j'allai découvrir un paquet plus gros que les deux poings, roulé en long, & lié à l'entour d'une ficelle. La peur que j'eus qu'on n'aperçût que j'avois trouvé quelque chose, me le fit cacher au plûtôt dans mes chausses: à midi après avoir mangé, je m'écartai pour examiner ce que c'étoit. La premiére envelope consistoit en un mouchoir de toile peinte; là-dedans il y avoit un canon de bas de foye, & dans ce canon un chausson bleu, où il y avoit une bourse qui contenoit trois cens quatre-vingt-cinq belles & bonnes Guinées. Mon premier soin fut de bien cacher mon trésor dans un lieu sûr où personne ne s'aviseroit de l'aller chercher: & nonobstant la grande joïe que j'en eûs, je me gardai bien de faire paroître dans aucune occasion que je fusse plus riche d'un sol qu'auparavant.

Environ six mois après, le Consul Anglois, qui se tenoit à Alger, ayant des affaires dans notre Ville, vint avec deux autres jeunes Messieurs pour voir si on bâtissoit quelques Vaisseaux. Un de mes Camarades ayant justement dans ces entrefaites, besoin d'aide pour remuër un mât auquel il travailloit, il m'apella pour lui prêter la main: Monsieur Elliot qui m'entendit nommer Massé, s'aprocha de moi, & me demanda d'où j'étois. Je répondis à sa demande. J'ai un de mes bons Amis, Marchand de soye à Londres, reprit-il, qui est aussi du même endroit & qui s'apelle Jean Massé. Je sçai bien, lui repartis-je, que j'ai laissé un Frére qui se nommoit aussi Jean, qui étoit de six ans plus jeune que moi, mais comme il y a autour de cinquante ans de cela, & que je n'ai point reçû de nouvelles du depuis de chez nous, comme ils n'en ont vrai-semblablement point eu des miennes, il est impossible que je puisse rien dire de cela avec certitude. Ce que vous me dites, interrompit le Consul, me fait croire que vous êtes Fréres, car celui dont je parle doit avoir environ soixante ans, & il m'a souvent entretenu d'un Frére qu'il regrétoit beaucoup, & qu'il croyoit être péri il y a long-tems. Là-dessus il falut que je lui disse en peu de mots par quelle fatalité j'étois devenu Esclave en Afrique; après-quoi il s'offrit d'en écrire à mon Frére, afin qu'il cherchât un expédient pour me faire sortir de-là sur mes vieux jours. Je lui déclarai alors en confidence que j'avois de l'argent. Si cela est, me dit-il, je trouverai bien les moyens de vous relâcher; mais il n'en faut faire aucun semblant, laissez-moi gouverner tout cela, & ne vous mêlez de rien: Adieu. Je lui baisai les mains, & me recommandai à ses bonnes graces.

Un mois après, je fus tout étonné lorsque mon Maître me fit apeller, & m'ayant pris par la main, me dit: Je suis ravi, mon Ami, de ce que vous allez retourner dans votre Patrie. Monsieur Elliot a traité pour votre rançon avec moi; allez le joindre à Alger: Je vous souhaite un heureux voyage. A ces mots je l'embrassai, & le remerciai de ses bontez, & des égards qu'il avoit eu pour moi, depuis le jour de mon arrivée, jusqu'au moment de ma sortie. Nous pleurâmes l'un & l'autre comme si nous avions été proches Parens. De-là j'allai prendre congé de mes Camarades, & me transportai ensuite à Alger. Le Consul me reçût de la maniére du monde la plus honnête. Je lui contai trente-cinq Guinées, qu'il me dit que ma liberté lui devoit couter: ce qui n'étoit à la vérité rien, mais on avoit eu égard à son crédit & à mon âge.


CHAPITRE XVI.

Contenant la suite des Avantures de Pierre Heudde, dont il est parlé dans le II. Chap. & l'arrivée de l'Auteur à Londres, &c.

Je restai plus d'un mois à Alger, avant que de m'embarquer pour Londres. Pendant cet intervale de tems il arriva qu'un Pirate Turc amena à Alger une Galére Françoise. Monsieur Elliot se fit d'abord donner la liste de son équipage, afin de voir si dans le nombre de ses Forçats, il n'y en auroit point, dont le nom lui fût connu, & qui fût de sa Patrie. Il en fit la Lecture en ma présence, & parut étonné d'y trouver le nom d'un homme, qu'il avoit connu à Londres assez particuliérement. Celui de Pierre Heudde, ne me donna pas moins de surprise: il le remarqua, & m'en demanda la raison. Sa curiosité m'engagea à lui en faire l'Histoire; en suite de quoi nous nous transportâmes ensemble au lieu où l'on avoit renfermé ces Galériens. Aussi-tôt que nous y fûmes arrivez il s'informa de son homme, & moi je m'apliquai à chercher le mien. Celui qu'il desiroit de voir étoit été blessé dans le Combat, & étoit expiré il n'y avoit qu'un quart d'heure: l'autre se trouva dans l'instant. Vous apellez-vous Pierre Heudde? lui demandai-je. Oüi me répondit-il. Ne vous ai-je jamais vû à Lisbonne, continuai-je? Cela pourroit être, repartit-il, mais il faudroit qu'il y eut bien du tems. Cela est vrai, repris-je, puisque c'étoit, si je ne trompe, en 1643. ou 44. Il y avoit alors-là un certain Facteur nommé van Dyk, l'avez-vous connu? Vous pâlissez, il n'y a point de danger ici pour vous. Assurément, il faut avouër que vous lui joüâtes un vilain tour. Je ne sçaurois le nier, dit le Forçat, c'étoit moi-même, qui lui enlevai une somme de trois cens Ducats. Je demande pardon à Dieu de cet énorme péché, & des autres que j'ai faits; J'en ai été suffisamment châtié en ce monde-ci, j'espére qu'il me sera miséricorde dans l'autre. C'est parler en Chrétien, lui dis-je, & vous êtes heureux de ce que la Providence vous fait la grace d'être rependant de vos fautes. Mais, dites-moi, je vous prie, poursuivis-je, pourquoi, & quand vous avez été condamné aux Galéres? Le Souvenir m'en fait frémir, Monsieur, me répondit-il, & je voudrois que vous m'exemptassiez d'un recit si peu édifiant, & qui ne peut que renouveller mon chagrin. Nous le loüâmes des bons sentimens où il étoit; ensuite j'insistai sur ma demande, où je fus soûtenu par Monsieur le Consul; de sorte que l'ayant persuadé: Hé bien, Messieurs, je vous contenterai, reprit-il, tant pour vous donner des marques de mon obéïssance, que pour souscrire à la juste punition de mes crimes.

Après le vol que j'eus fait à Mr. van Dyk, je m'embarquai pour Nantes, ou sous le Nom de Vander Stel, & Neveu d'un fameux Marchand de Vin de Rotterdam, je fis d'abord connoissance avec tout ce qu'il y avoit-là de Négocians Hollandois. Je ne sçaurois dire les caresses que ces bonnes gens me firent; à peine se passoit-il un jour que je ne fusse invité, chez l'un ou chez l'autre, à des repas magnifiques. Dans ces entrefaites il arriva-là un Intendant de Languedoc, qui avoit des habitudes avec plusieurs de ces Messieurs chez qui je fréquentois; cela me donna occasion de faire connoissance avec lui: il me voyoit volontiers; & comme il étoit amateur du jeu, il fut ravi de m'y trouver de la disposition. Quelquefois nous jouïons une partie aux Echets, nous passions des après-dînées entiéres au Piquet; mais toûjours sans nous faire grand mal, de part ni d'autre. Enfin, l'étant un jour allé voir, j'eus le bonheur de le trouver seul dans sa chambre, où il s'impatientoit, de n'avoir Personne avec qui il pût passer le tems. Il fit aporter des Cartes, & nous nous mîmes à jouër une partie d'Ombre. Il étoit fort à ce jeu-là, mais je le surpassois en finesse. Quelque dessein qu'il eût, il est sûr qu'il m'excitoit plus à boire que de coutume; j'étois ravi de cela, parce que je me doutois bien qu'une grande quantité de Vin l'empêcheroit de découvrir si-tôt ma tromperie. En effet, je lui emportai cinquante pistoles en moins de quatre heures de tems. Il en parut étonné, & me demanda sa revanche au Lansquenet: c'étoit justement-là où je l'attendois. Je fis pourtant semblant de n'être pas fort versé à ce jeu-là, & lui dis qu'à moins que la fortune ne m'en voulût comme au précedent, il étoit impossible que je ne perdisse jusqu'à mes chausses. Ici ma partie commença à s'échaufer plus que jamais. Nous jouïons gros; & quoique je me laissasse gagner de fois à autre, afin de ne le pas rebuter, environ le minuit que nous nous quittâmes, je lui avois gagné plus de trois mille écus, qu'il me compta deux jours après en belles & bonnes espéces. Ce coup-là me mit merveilleusement bien dans mes affaires. Je cousai cinq cens Ducats sur une bande de chamois, dont je me fis une ceinture, que je portois sous ma chemise, & l'Intendant étant parti d'un côté, je pris la route d'Avignon de l'autre. En chemin faisant je m'accommodai d'un Valet, & repris mon ancien nom de Heudde.