Au reste, ajoûta-t-il, si vous saviez bien l'Histoire du Canon de cette Ecriture Sainte, tant de l'ancien Testament, que vous tenez des Juifs (nation ignorante & superstitieuse, s'il en fût jamais) & sur la vérité & l'autenticité duquel & de toutes ses parties, ils ne convenoient pas entr'eux, que du Nouveau tel qu'il est admis présentement parmi la plûpart des Chrétiens, vous y verriez tant d'ignorance, de superstition, d'incertitude & d'embarras, que vous en auriez honte vous-même. Là-dessus il entra dans l'Histoire du Canon & de la maniére qu'on l'avoit formé, & du tems quand cela se fit; me parla des factions & disputes parmi les Membres du Concile de Loadicée & de quelques autres par raport aux différens Evangiles, Actes, Epîtres, &c. que les différentes Eglises ou Sociétez des Chrétiens avoient reçûs pour véritables à l'exclusion des autres; des difficultez & des embaras qu'il y avoit là-dessus, & comment les uns rejettoient ce que les autres recevoient, avec les raisons de part & d'autre, tellement que je demeurai étonné de voir que cet homme savoit tant de choses curieuses comme sur le bout des doigts.

Je lui alléguai un autre Argument, que j'avois oüi emploïer par des gens de la Religion Réformée, pour prouver que la Sainte Ecriture étoit inspirée de Dieu, à savoir que ceux à qui Dieu partageoit de sa Grace, en lisant l'Ecriture s'en trouvoient si pénétrez qu'ils ne pouvoient pas douter qu'elle ne vint du St. Esprit. Mais comme je voulus agir franchement avec lui, je lui avoüai que je ne trouvois pas grande force dans cet Argument, parce qu'il ne sert de rien à ceux qui ne sentent point cet effet de la Lecture de l'Ecriture Sainte. Vous avez raison, me repliqua t-il, de rejetter cette preuve tirée d'une prétenduë conviction intérieure; car elle n'est qu'une suite des préjugez dont on est imbu auparavant à cet égard, & ne prouve que l'enthousiasme de ceux qui la prétendent sentir. Et de plus si cet Argument étoit bon, il prouveroit la divine inspiration de l'Alcoran; car je puis vous asseurer par ce que je vois tous les jours parmi les bons & zélez Mahométans, & vous pouvez l'avoir observé vous-même, qu'il y a tout autant, & peut-être bien plus, de cette conviction intérieure parmi eux, que parmi les plus dévots & les plus zélez Chrétiens. Et l'expérience journaliére nous fait assez voir, que la persuasion intérieure est capable de mener les gens, qui se laissent entraîner par leur imagination aux plus grandes extravagances.

Mais, continua t-il, quelle idée pouvez-vous avoir de Dieu, qui selon vous est Maître souverain de tout l'Univers, & qui en peut disposer toutes les parties comme il veut, si vous croyez que pour faire connoître sa volonté au genre humain, il lui faille employer des gens obscurs, ignorans, ou fanatiques, pour écrire des Livres, ou pour profétiser, ou prêcher, dans un coin reculé de la Terre, & parmi une troupe de gens ignorans, sans que les Nations savantes & polies en ayent aucune connoissance? Trouvez-vous que ce soit-là le vrai moyen de faire sentir à tous les hommes une chose si nécessaire, que la volonté de Dieu? Celui qui a tout créé & tout arrangé selon son bon plaisir, & sans que rien pût l'empêcher, n'a-t-il pas mis toutes choses dans l'état où il vouloit qu'elles fussent? Et n'est-çe pas sa volonté, que ce que nous appellons l'ordre, le cours ou la voix de la Nature? De supposer quelqu'autre volonté particuliére dans cet Etre infiniment parfait, c'est supposer du changement & de l'imperfection, qui est contraire à sa nature. Et supposer qu'il communique à certaines personnes, & qu'il cache de beaucoup d'autres certaines régles ausquelles il veut que tous les hommes se conforment, c'est supposer une partialité injuste & indigne de lui. Ainsi on peut conclure sûrement, que tout ce qu'on appelle Révélation divine dans l'un ou l'autre Païs, n'est véritablement, qu'une Imposture, fondée sur la foiblesse des hommes en général, & inventée par ceux qui vouloient leur imposer dans de certaines vûës & pour certains desseins.

Je lui répondis que si l'homme avoit demeuré dans cet état de perfection où le Créateur le mit d'abord, if n'auroit peut-être pas eu besoin d'une Révélation pour servir de régle à ses actions; mais depuis qu'il a perdu ce bonheur par sa propre faute, il est tellement gâté & enclin, à mal faire, qu'il a besoin non-seulement de Révélations, mais aussi des graces particuliéres du Créateur pour....

Alte-là, me dit-il, je vois que vous m'allez conter la Chûte de l'Homme, & toutes ses suites, comme la corruption de sa nature, le péché Originel, la Rédemption du Genre Humain, &c. Ce sera, si vous voulez, le sujet de notre conversation pour le reste de ce soir. Vos Théologiens, dit-il, ont bien raison de dire que ces Mistéres sont l'écueil de la Raison humaine; car assurément les lumiéres de la Raison son & du bon sens n'y comprennent rien. Mais avant d'entrer dans l'examen particulier de ces Articles, souffrez que je vous raconte une Fable que je tiens d'un Philosophe Arabe qui a beaucoup voyagé. Il disoit l'avoir faite pour donner à ses amis une Idée de la Mythologie d'une certaine nation qu'il avoit vûë.

La Fable des Abeilles.

Il y avoit autrefois, disoit-il, dans une Isle de l'Océan un grand & Puissant Roi, Souverain de toute cette Isle. Son pouvoir étoit si grand, que nul autre Roi ne l'égaloit en Puissance; & tous ses Sujets lui étoient si soûmis, qu'il n'avoit qu'à vouloir une chose pour qu'elle se fit: sa volonté étoit même tellement la régle de toutes leurs actions, qu'ils ne pouvoient faire que ce qu'il vouloit qu'ils fissent. Sa Bonté étoit aussi grande que sa Puissance, & la Sagesse aussi grande que l'une ou l'autre: En un mot, il possédoit au souverain degré toutes les perfections. Ce Roi avoit planté cette Isle, qu'il avoit trouvée deserte, l'avoit remplie d'Habitans & d'Animaux de toutes sortes, & l'avoit fait cultiver; en sorte qu'elle produisoit tout ce qui étoit nécessaire, soit pour l'entretien, soit pour l'agrément & le plaisir de tous les Habitans.

Le Palais du Roi étoit le plus grand & le plus magnifique qu'on puisse s'imaginer, & situé au milieu des plus beaux jardins qu'on ait jamais vûs. Ce Monarque qui s'entendoit parfaitement en tout, s'étoit formé un plan de ce que la Nature pouvoit produire de plus beau, & puis donna ordre que cela s'exécutât; ce qui fut fait sur le champ: car telle étoit l'étenduë de sa Puissance que toutes choses tant animées qu'inanimées se conformoient exactement à sa volonté, & se rangeoient d'abord à son ordre. Il y avoit encore des Parcs, des Prairies & des bois, tous d'une beauté admirable, & remplis de toutes sortes d'Animaux, d'Oiseaux & d'Insectes qu'on pourroit souhaiter, soit pour l'Usage, soit pour l'Agrément. J'aurois beaucoup de choses merveilleuses à dire si je voulois entrer dans le détail de ce qui regarde tous ces Animaux, &c. C'est pour cette raison que je me contenterai de vous conter ce que j'ai apris de plus remarquable touchant une seule espéce des Insectes; c'est des Abeilles.

Il y avoit dans cette Isle grande quantité d'Abeilles; & comme le soin du Roi s'étendoit à tout, il fit en sorte qu'il y eût abondance de fleurs par tout pour nourrir ces Abeilles. Mais il y avoit dans un coin d'un des Parterres du Jardin du Roi, une certaine espéce de fleurs ausquelles il défendit aux Abeilles de toucher: Non pas que ces fleurs fussent nuisibles aux Abeilles, ou que le Monarque s'en souciât plus que d'aucunes autres fleurs; mais parce qu'il vouloit, à ce qu'on m'a dit, éprouver leur obéïssance. Il arriva peu de tems après, que quelques-unes des Abeilles, oubliant l'ordre, ou s'en mettant peu en peine, s'en furent sucer de ces fleurs. Le Roi s'en aperçût d'abord, & en fut tellement irrité, qu'il résolut d'exterminer toutes les Abeilles qu'il y avoit dans l'Isle, jurant même, tant sa colere fut grande, qu'il n'en épargnerait pas une seule. Mais quelque-tems après, quand le fort de sa colere fut passé, il eût regret d'avoir passé une sentence si rigoureuse; & quelque reste de pitié pour ces pauvres Abeilles, engagea le Monarque, tout bon & miséricordieux, à chercher quelque expédient pour les tirer d'affaire.

Le Roi avoit un Fils unique qu'il aimoit infiniment plus que toutes les choses du monde; & il voulut que celui-ci fût le Médiateur pour faire la Paix entre lui & les Abeilles. Mais afin que cette Paix se pût faire d'une maniére convenable à la dignité du Roi, & sans blesser son honneur & sa justice, qui étoient intéressées à maintenir le serment qu'il avoit fait, il fallut que ce Fils bien-aimé portât toutes les peines dûës aux Abeilles, & pour cette fin qu'il devint Abeille lui-même. Cette métamorphose s'étant donc faite, le Fils s'alla rendre en forme d'Abeille dans une des plus méchantes ruches de toute l'Isle; où il eût beau conseiller aux autres Abeilles d'être plus circonspectes & de mieux observer les ordres du Roi; elles se mocquérent de lui, le maltraitérent & le piquérent tant qu'à la fin il en mourut. Et ce qu'il y eût de bien pis, il eût en même-tems à essuïer toute l'indignation & la colere du Roi son Pére, qui voulut venger sur lui la faute des Abeilles. Dès que ce Fils fut mort, il revint auprès de son Pére, & se mit à intercéder pour les pauvres Abeilles dont il avoit payé la dette & porté les peines. Ce qu'il continuë toûjours de faire, avec tant de succès, que le Roi a pitié de plusieurs de ces Abeilles, & leur pardonne leurs fautes, pourvû qu'elles s'attachent entiérement à son Fils, comme beaucoup de Ruches entiéres ont déja fait. On ne voit pas que ces Abeilles favorisées fassent plus de miel, ou soient plus à leur aise que les autres, mais la raison en est (à ce que leur enseignent certains Frêlons qui se sont introduits en grand nombre dans toutes ces Ruches) qu'elles sentiront mieux le bien qui leur en revient, après qu'elles seront mortes.