Sophie voulut se retirer cette année-là; mais on lui refusa la gratification extraordinaire de mille livres, attendu la fréquence de ses absences, ses incommodités et ses caprices continuels, qui l'empêchaient de jouer les trois quarts de l'année. On lui démontra que chacune de ses représentations coûtait plus de cent écus à l'administration; elle se jugea au-dessus de tous les calculs, et parut décidée à quitter le théâtre.
L'annonce de cette retraite mit l'Opéra dans une grande agitation. Des personnes de la cour du plus haut parage se mêlèrent du raccommodement; on engagea les directeurs à pardonner les écarts de cette aimable actrice, et celle-ci à faire soumission aux premiers. Toute cette intrigue demanda beaucoup de temps, de prudence et de soins; enfin on vint à bout de réunir les personnages, et Sophie consentit à rester.
Le comte de L., dont le fond de gaieté inépuisable était merveilleusement secondé par son imagination, fit quelques voyages en Angleterre. Après avoir diverti Londres il voulut amuser Paris de ses plaisanteries ingénieuses, et l'on en cite plusieurs qui furent trouvées charmantes. A son retour dans la capitale il continua de voir Sophie comme la plus tendre de ses amies. Au mois de février 1774 il forma une assemblée de quatre docteurs de la Faculté de Médecine, appelés en consultation. La question était de savoir si l'on pouvait mourir d'ennui: ils furent tous pour l'affirmative, et après un long préambule, où ils motivaient leur jugement, ils signèrent dans la meilleure foi du monde. Croyant qu'il s'agissait de quelque parent du consultant, ils décidèrent que le seul remède était de dissiper le malade en lui ôtant de dessous les yeux l'objet de son état d'inertie et de stagnation.
Muni de cette pièce en bonne forme, le facétieux seigneur courut la déposer chez un commissaire, et y porta plainte en même temps contre le prince d'Hénin, qui, par son obsession continuelle autour de Mlle Arnould, ferait infailliblement périr cette actrice, sujet précieux au public, et dont en son particulier il désirait la conservation. Il requérait en conséquence qu'il fût enjoint audit prince de s'abstenir de toutes visites chez elle jusqu'à ce qu'elle fût parfaitement rétablie de la maladie d'ennui dont elle était atteinte, et qui la tuerait, suivant la décision de la Faculté... Cette plaisanterie un peu forte brouilla plus que jamais ces deux rivaux; ils se battirent, et le prince n'en continua pas moins ses visites chez Sophie, qui, pour le dédommager, finit par lui accorder ses bonnes grâces[4].
Dans ces temps de débordement les filles de spectacles se livraient aux goûts les plus condamnables. Sophie, se trouvant compromise dans quelques scènes scandaleuses qui entachaient sa réputation, voulut par un piége adroit détromper le public; un émule de Vitruve la seconda, et Paris fut bientôt instruit d'un prétendu mariage de l'architecte B. avec Mlle Arnould; mais elle négligea de conserver la renommée de cet hymen supposé, et répondit à ceux qui lui reprochaient de bonne foi de s'en tenir à un simple architecte après avoir vécu avec les plus grands seigneurs: «Je n'avais rien de mieux à faire pour employer les pierres qu'on jette de tous côtés dans mon jardin.»
Sophie eut ensuite la fantaisie d'être dévote; sa mauvaise santé affaiblissait sa philosophie, et l'avenir parfois l'effrayait. Deux directeurs à rabat voulurent s'emparer de sa conscience: «O ciel! s'écria-t-elle, c'est encore pis que des directeurs d'opéra.»
Il parut alors une caricature représentant Mlle Arnould aux pieds de son confesseur, et derrière cet homme était Mlle R., qui se désolait; au bas on lisait ces vers:
Ne pleurez point, jeune R***;
Arnould, courtisane prudente,
En quittant l'arène galante