Mlle Clairon avait pris sous sa protection un jeune homme de seize ans, d'une charmante figure; elle voulait en faire un acteur, et lui donnait elle-même des leçons de déclamation. Ses talens se développaient ainsi que sa beauté; elle l'avait surnommé l'Amour, et il n'était connu que sous ce nom; mais ce jeune sujet s'étant hasardé à prendre des leçons d'un autre genre et d'une autre maîtresse, la jalousie s'alluma dans le cœur de la moderne Calypso, et elle renvoya l'Amour nu, comme on peint ce dieu. Une conduite aussi inhumaine fit dire à Sophie «qu'on voyait bien que la reine du théâtre n'était pas la mère de l'Amour.»
Poinsinet était de l'Académie de Dijon; mais il perdit cette place à la suite d'un procès singulier qu'il eut avec Mlle Duprat, qui l'accusait de lui avoir escamoté une montre d'or. Un jour que ce poëte, si souvent mystifié, lisait une comédie composée, selon sa coutume, de traits pillés çà et là, tout à coup un chien se mit à japper. «Voyez, dit Sophie, comme cet animal aboie au voleur.»
Mlle Laville était une fort jolie personne à laquelle un jeune artiste de l'Opéra enseignait la musique vocale. Cet artiste vantait un jour à Sophie les charmes de son écolière. «Ah! fripon, lui dit-elle, je gage qu'en donnant vos leçons vous avez un œil AU CHANT et l'autre A LA VILLE.»
Un censeur atrabilaire étant au foyer de l'Opéra, blâmait l'inconduite de certaines femmes galantes qui semblent braver toutes les lois de la bienséance; il critiquait surtout le luxe scandaleux des courtisanes et des actrices. Mlle Arnould, ennuyée de cette diatribe, lui dit sèchement: «Eh! monsieur, laissez-les jouir de la perte de leur réputation.»
Mlle G., par une charité bien rare chez les danseuses de l'Opéra, répandait les largesses de ses amans sur des familles infortunées qu'elle allait chercher embéguinée dans une coiffe noire, avec tout l'attirail d'une dévote consommée. L'hiver de 1768 fut fort rude; elle distribua en un seul jour une somme de 10,000 liv. que le prince de Soubise lui avait donnée pour ses étrennes. Sophie Arnould voulant marcher sur ses traces, alla visiter les pauvres malades de l'Hôtel-Dieu. Etant parvenue dans la salle des femmes en couche, elle dit aux sœurs qui l'accompagnaient: «Ce n'est pas ici que vous regrettez votre vœu de virginité?»