Un ancien musicien de l'Opéra venait d'épouser une femme jeune et jolie. Ce bon mari vantait sans cesse la fidélité de sa compagne. «Si cela était, lui dit Sophie, auriez-vous tant d'amis?»
En 1780 un grand nombre d'amateurs désirant conserver la mémoire des cinq plus parfaites danseuses de l'Opéra qui existaient alors, sollicitèrent le sieur Machy, sculpteur, d'en perpétuer les traits. En conséquence il ouvrit une souscription. Mlle Guimard devait être représentée en Terpsichore; Mlle Heynel en nymphe; Mlles Allard et Peslin en bacchantes, et Mlle Théodore en bergère. Ces statues étant principalement destinées aux boudoirs et aux petits réduits, devaient être en biscuit de huit pouces de hauteur. Un amant de Mlle Heynel étant sur le point de retourner en Angleterre, Sophie lui dit en riant: «J'espère, Monsieur, que vous ne vous embarquerez pas sans BISCUIT.»
Le théâtre de l'Opéra fut détruit pour la seconde fois le 8 juin 1781. A peine le spectacle était-il fini, que le séjour des grâces et des divinités, que tous ces palais, ces temples magnifiques, ces bosquets enchanteurs devinrent tout à coup la proie des flammes. Un cruel incendie consuma la salle; plusieurs personnes périrent; le feu dura pendant huit jours. Le lendemain matin le peuple regardait les affreux ravages du feu avec un visage consterné. Bientôt une voiture chargée de costumes échappés aux flammes traversa la place du Palais-Royal. Un crocheteur s'avisa de mettre sur sa tête un casque qu'il trouva sous sa main; il se couvrit ensuite d'un manteau de pourpre. Debout sur la charrette, comme un vainqueur qui fait son entrée dans un char de triomphe, il attira les regards du public, dont la tristesse se changea tout à coup en éclats de rire. Voilà le chagrin du Français. Quelques jours après il y eut des étoffes couleur de feu d'Opéra. Mlle Arnould voyant ses camarades se désoler de la perte qu'ils éprouvaient, leur dit en soupirant: «Hélas! mes amis, ne sommes-nous pas tous condamnés au FEU?»
A la seconde représentation d'Iphigénie en Tauride (en janvier 1781), Mlle Laguerre qui en remplissait le principal rôle était ivre[80], mais ivre au point de chanceler sur la scène et de se rendre fort incommode à toutes les prêtresses empressées de la soutenir. Tous les secours qui pouvaient dissiper promptement les vapeurs qui offusquaient encore le cerveau de la princesse lui furent administrés dans l'intervalle du second acte, et la mirent en état de chanter avec plus de décence dans les deux derniers. Quelqu'un ayant demandé si cette actrice jouait Iphigénie en Aulide ou en Tauride: «Non, Monsieur, répondit Sophie, c'est Iphigénie en Champagne.»
M*** débuta au Théâtre-Français en 1770; il fut le contemporain de Lekain, de Brisard, de Préville, et son nom s'associe naturellement à ces noms célèbres. Cet acteur a produit plusieurs ouvrages dramatiques qui ont joui d'un grand succès; mais sa moralité ne répondait pas à ses talens. Accusé d'un péché que les dames ne pardonnent pas, il se réfugia en Suède où il fut bien accueilli du roi qui lui fit une pension de 20,000 liv. pour être son lecteur et l'un des premiers comédiens de sa capitale. Sa fuite ayant eu lieu à l'époque de l'embrasement de l'Opéra: «Je ne suis point surprise du départ de M***, dit Mlle Arnould; voilà tant d'incendies; le pauvre garçon a craint la brûlure.»