Le comte de R... était fils d'un cabaretier de Bagnols, en Languedoc; on l'a souvent attaqué sur sa naissance et son comté, et il n'a jamais répondu. Un jour qu'il avait reçu une épigramme extrêmement mordante, il dit au foyer de l'Opéra qu'il rouerait de coups l'auteur de ce brûlot. Mlle Arnould dit tout bas à quelqu'un: «Appaisez donc R...., et recommandez-lui de faire comme son père, qui mettait de l'eau dans son vin.»

Le 16 juillet 1784 le roi de Suède étant à l'Opéra avec la reine Sa Majesté voulut faire voir à cet illustre étranger les talens du jeune Vestris[87], qu'il n'avait point encore vu, parce que ce danseur arrivait de Londres. Elle lui fit dire de danser; il répond qu'il ne le peut pas, qu'il a mal au pied. Comme la reine savait que ce n'était qu'un prétexte, elle lui envoie un second message par lequel elle l'en prie. Sa prière n'eut pas plus d'effet que son ordre. Le lendemain il fut conduit à l'hôtel de la Force. Le père Vestris ayant appris l'insolence de son fils, lui témoigna son indignation. Comment, lui dit-il, la reine de France fait son devoir, elle te prie de danser, et tu ne fais pas le tien! je t'ôterai mon nom. Ce propos singulier, mais digne du personnage, surprit beaucoup moins que l'action du fils. Sophie dit à ce sujet: «Ces gens-là prouvent bien qu'ils ont l'esprit aux talons.»


Beaumarchais voulant accroître la vogue dont il jouissait, proposa une institution patriotique en faveur des pauvres mères nourrices dont il se déclarait le chef. La lettre contenant ses idées à ce sujet fut insérée dans le Journal de Paris, mais ne produisit point l'enthousiasme dont il s'était flatté. Pour exciter l'émulation des personnes généreuses, il annonça quelques jours après que la cinquantième représentation de son Figaro serait donnée au profit des pauvres mères. Au jour marqué il se trouva à la cinquantième représentation du Mariage de Figaro presqu'autant de monde qu'à la première. «Voyez, dit Sophie, comme cet auteur sait allier le bien et le mal; il donne du lait à l'enfance et du poison à la jeunesse


On attendait à Paris en 1786 un prince indien qui voyageait, disait-on, avec un quarteron de femmes.—Que dira M. l'archevêque, observa quelqu'un, souffrira-t-il un tel scandale? Les mœurs seront blessées si l'on permet que cet étranger conserve son sérail; et puis, il faut qu'il se fasse chrétien.—Oh mon Dieu! dit Mlle Arnould, il n'a qu'à embrasser notre religion, on lui passera toutes les filles de l'Opéra.


On peut regarder la fameuse affaire du collier comme le premier acte de la révolution française. Le cardinal de Rohan fut un des acteurs malheureux de cette singulière pièce qu'on regardait alors comme un Conte des mille et une Nuits. Sophie dit après avoir lu le mémoire de cet illustre accusé: «Le cardinal n'est pas franc du COLLIER.»


Mlle Olivier était la maîtresse de Dazincourt lorsqu'elle mourut en couche âgée de vingt-trois ans. Ce ne sont pas seulement les charmes de sa figure qui l'ont fait regretter, c'est l'égalité de son caractère, la douceur de ses mœurs, sa gaieté franche et spirituelle: on se rappelle avec quel succès elle a établi le rôle de Chérubin dans la Folle Journée, et comme elle imitait la tendre Gaussin dans celui d'Eléonore de l'Ecole des Mères. Mlle Arnould disait en citant cette jeune actrice, qui n'était point vénale, n'écoutait que son cœur et restait fidèle à l'objet de son choix: «C'est une personne charmante qui vit le plus honnêtement possible hors du mariage et du célibat.»