La présence d'Isaure sembla ranimer l'existence de Valentine. Elle consentit à quitter la campagne pour se rendre à Paris, dans l'unique intention d'y faire donner à son élève les leçons des meilleurs maîtres. Mais l'attachement qu'elle portait à ses amis ne lui permettant pas de s'en séparer, elle accepta la proposition que lui fit madame de Réthel, de partager l'hôtel qu'elle occupait avec son oncle.
De retour à Paris, il se fit un grand changement dans les habitudes de la marquise: on la voyait sortir tous les matins à la même heure, et passer le reste de la journée dans la retraite. Le salon du commandeur était le seul où l'on pût la rencontrer quelquefois; car pour les fêtes et le spectacle, elle paraissait également décidée à les fuir; et l'on trouvait cette conduite assez simple après l'éclat qui venait d'avoir lieu dans sa famille. Mais ce qui parfois échappe aux yeux des indifférents, attire l'attention d'un ami, et M. de Saint-Albert, loin d'expliquer si facilement les motifs qui inspiraient à Valentine le desir de s'éloigner de toutes les personnes qui possédaient autrefois sa confiance, redoutait les suites de cet état de contrainte perpétuelle. Il essayait quelquefois de vaincre la résolution qu'elle semblait avoir prise d'éviter toute conversation relative à Anatole, en se fesant apporter devant elle les lettres qu'il recevait de lui; mais il en lisait tout haut le timbre, la date, et même les premières lignes, sans que Valentine lui témoignât la moindre curiosité d'en savoir davantage; et le commandeur ne retirait d'autre résultat de ces petites épreuves, que de voir se prolonger le silence rêveur de Valentine.
Un jour pourtant que M. de Saint-Albert lisait, comme à l'ordinaire, sa correspondance, tandis que sa nièce et madame de Saverny s'occupaient à broder, elles l'entendirent prononcer quelques mots sans suite, et d'une voix qui semblait altérée par l'émotion la plus pénible.—Ciel! s'écria madame de Réthel, quelle triste nouvelle vous apprend-on?—Ce n'est rien, reprit-il, en cherchant à se remettre, mais vous savez qu'il est impossible de ne point partager les impressions que la duchesse de Linarès sait peindre avec tant de vérité; sa manière touchante de parler de ses peines, de ses inquiétudes, les fait passer tout entières dans le cœur de ses amis.—Lui serait-il arrivé quelque malheur? demanda vivement Valentine.—Non pas à elle.—Cette réponse fit pâlir la marquise, et parut lui ôter la force de faire une autre question. Madame de Réthel, s'apercevant de ce qu'elle éprouvait, s'empressa d'interroger son oncle sur la santé d'Anatole.—Mais, lui répondit-il, d'après ce que me mande sa mère, il se porte aussi bien qu'on peut le faire avec un coup d'épée dans le bras.—Un coup d'épée s'écrièrent à-la-fois Valentine et son amie.—Il faut bien, reprit le commandeur, d'un ton calme, payer de quelque chose le plaisir de punir les impertinences d'un fat. Ce nom de fat, que M. de Saint-Albert ne prononçait jamais qu'en parlant de M. d'Émerange, fit tressaillir Valentine, elle pensa qu'elle seule était cause de l'événement malheureux dont elle n'osait demander les détails, elle s'en fit tout haut le reproche, et ses yeux se remplirent de larmes.—Cessez de vous accuser, lui répondit le commandeur, d'un fait dont vous êtes complètement innocente. C'est pour y soigner la santé de sa mère qu'Anatole est resté a Bagnères un mois de plus qu'il ne le devait. Vous savez quel motif vient d'y conduire dernièrement M. d'Émerange; ce n'est pas vous qui lui avez dicté les couplets insultants qu'il s'est amusé à composer sur les amours discrets d'un muet de naissance, et dont, malheureusement pour lui, une copie est tombée entre les mains d'Anatole. Ainsi donc ne vous reprochez pas la blessure qui vient de défigurer pour toujours un visage moins joli qu'insolent; c'est un trait de la justice divine, dont la gloire était réservée à l'adresse d'Anatole. M. d'Émerange a follement pensé qu'on pouvait insulter impunément un homme que son infirmité dispensait du devoir de la vengeance. Cette lâcheté a été justement punie; et la providence devrait frapper de même tous ceux qui ne consacrent qu'à nuire les dons heureux qu'ils ont reçus du ciel.—Mais Anatole est aussi blessé, dit Valentine, avec inquiétude.—Très-légèrement, reprit le commandeur, et sur ce point on peut en croire la duchesse: je voudrais bien être aussi rassuré sur l'état de cette bonne mère. Jugez de ce qu'elle a dû souffrir lorsqu'elle a appris par l'effet du hasard le moment où son fils allait se battre. Je m'étonne qu'elle ait résisté à une semblable épreuve, et j'en redoute les suites pour sa santé.—Ah! mon cher oncle, interrompit madame de Réthel, si vous avez cette crainte, ne souffrez pas que la duchesse de Linarès se livre avec confiance aux médecins des eaux. Écrivez à son fils de nous la ramener. C'est ici qu'elle trouvera les plus savants docteurs et ses meilleurs amis.—Vraiment elle avait bien le projet de se rendre à Paris; mais son fils refuse de l'y suivre, ajouta le commandeur, en regardant Valentine, avant d'avoir obtenu un consentement à son retour de la même personne qui ordonna son départ..—Eh! qu'allez-vous répondre? demanda la marquise.—Mais ce qu'il vous plaira.—Je ne saurais, reprit-elle, me prévaloir d'un ordre que je n'ai donné qu'en obéissant. C'est à vous à le rétracter.—Je ne le puis.—Qui vous en empêche?—Le devoir que je me suis imposé de ne plus décider des actions de mes amis.—Vous n'avez pas juré, j'espère, de ne plus leur servir d'interprète.—Non: mais c'est un oubli que je peux réparer.—Attendez pour cela, dit Valentine, en se levant, que vous ayez répondu au duc de Linarès que rien ne s'oppose à son prochain retour.»
CHAPITRE XLIII.
Peu de jours après cet entretien, Valentine fut péniblement distraite du souvenir qu'elle en conservait par de mortelles inquiétudes. M. de Nangis, ennemi déclaré de toutes les innovations, s'était constamment opposé au desir que lui avait souvent témoigné sa femme, de faire inoculer Isaure, et la pauvre enfant venait d'être atteinte de tous les symptômes d'une violente petite-vérole. Dès les premiers moments de la maladie, Valentine s'était comme attachée au pied du lit de sa nièce, et avait recommandé qu'on ne laissât pénétrer personne dans son appartement. Déja six nuits s'étaient écoulées sans qu'elle eût consenti à prendre le moindre repos, lorsqu'on vint l'avertir qu'une femme à laquelle on avait répété plusieurs fois que madame de Saverny n'était pas visible, s'obstinait à rester sur les marches de l'escalier, pour y attendre le moment où le docteur P... sortirait de chez elle. Valentine s'informa du nom de cette femme, et apprit avec étonnement qu'elle refusait de le dire. C'est probablement, ajouta le domestique, quelque pauvre femme qui se recommande à la charité de Madame; elle est vêtue de manière à le faire croire, et le soin qu'elle prend de cacher son visage sous un grand voile noir, prouve qu'elle est honteuse de demander l'aumône.—Si c'est ainsi, reprit la marquise, dites-lui de me laisser son adresse, et qu'avant peu j'enverrai chez elle; recommandez-lui surtout de s'éloigner au plus vîte d'une maison dont l'air est infecté par une affreuse maladie. Le domestique sortit pour remplir cette commission; mais il rentra bientôt en disant à sa maitresse, avec l'accent de la plus vive pitié:—Ah! Madame, si vous ne daignez pas venir à son secours, cette pauvre femme va mourir; je lui ai vainement répété qu'elle pouvait compter sur la bienfesance de madame la marquise: Je ne veux point de ses bienfaits, s'est-elle écriée en sanglotant, je ne lui demande qu'un seul mot; qu'elle me l'accorde, ou je meurs à l'instant. En disant cela elle s'est traînée jusqu'à la porte du salon en me suppliant de ne la point renvoyer; et vraiment je ne l'aurais pu faire, car ses forces l'ayant abandonnée, elle est tombée sans connaissance; je viens demander à Madame s'il ne faut pas lui faire prendre quelques gouttes d'éther.—Conduisez-moi vers elle, dit aussitôt la marquise, après avoir recommandé à mademoiselle Cécile de ne pas quitter Isaure. En entrant dans le sallon, Valentine fut saisie d'un battement de cœur qui lui ôtait presque la respiration. Son visage, déja altéré par l'inquiétude et les veilles, prit tout-à-coup un air d'effroi en apercevant cette infortunée, si digne de pitié; elle veut s'en approcher pour la secourir, mais à peine a-t-elle fait un mouvement, que des yeux égarés se fixent sur les siens, et qu'une voix s'écrie: «Malheureuse, elle est morte!» Ce cri funèbre retentit au cœur de Valentine, elle n'y répond que par ces mots: «Ah! ma sœur!» Mais ils ne sont pas entendus de cette misérable mère, elle a cru lire l'arrêt de son enfant dans le regard désespéré de Valentine; un frisson mortel a glacé ses veines, et c'est en vain que sa sœur la rassure, la presse sur son sein; l'excès de la douleur à suspendu sa vie. Valentine, qui la voit expirante, tente un dernier moyen: elle compte sur cet instinct maternel qui survit à tout pour lui faire deviner la présence de son enfant, et sans calculer si ses forces répondent à son courage, elle entraîne elle-même cette mère mourante, et la dépose aux pieds du lit de sa fille.
Les inspirations du cœur sont rarement trompeuses, et l'on croirait, au succès qu'elles obtiennent dans les moments extrêmes de la vie, que, touchée de notre infortune, la divinité daigne alors penser pour nous. Ce que tous les secours n'avaient pu faire, une seule plainte d'Isaure l'opéra: le son de cette voix chérie ranima les esprits de madame de Nangis, et l'existence parut lui revenir avec la certitude que son enfant respirait encore.
En ce moment le docteur P... arriva, et partagea ses soins entre Isaure et sa mère. Il les prodigua avec d'autant plus de zèle, qu'il s'accusait d'être la cause de l'état ou il voyait la comtesse. En effet, c'est lui qui avait parlé la veille, chez l'abbesse du couvent des Filles de la Miséricorde, du danger où se trouvait la nièce de madame de Saverny. Il l'avait peint dans toute sa force, pour engager ces dames à prendre de grandes précautions pour leurs pensionnaires, sans se rappeler que madame de Nangis habitait leur maison. Le bruit de la maladie de sa fille lui parvint bientôt, avec tous les détails qui pouvaient augmenter son effroi. Son imagination, déja exaltée par le repentir et la douleur, se peignit la mort de son enfant comme un châtiment dû à ses fautes. Et dès-lors, le désespoir s'emparant de son ame, elle ne pensa plus qu'à revoir une seule fois l'objet de ses regrets, avant de le suivre au tombeau. Quelques louis donnés à la tourière, lui obtinrent la facilité de sortir du couvent avant qu'il fît jour. Elle erra long-temps dans les rues de Paris, sans pouvoir reconnaître celles qui la conduiraient chez Valentine; enfin, s'étant adressée à un pauvre savoyard que la misère rendait plus matinal qu'un autre, il lui indiqua son chemin, en marchant devant elle. C'est avec ce guide qu'elle était arrivée à la porte de l'hôtel du commandeur; et c'est assise sur un banc de pierre, qu'elle avait attendu le moment de la voir ouvrir.
Après avoir long-temps examiné l'état d'Isaure, le docteur déclara qu'il lui paraissait moins alarmant que la veille, mais qu'il ne pouvait répondre de rien avant la fin du neuvième jour. En écoutant ces mots, la plus vive terreur se manifesta dans les yeux de la comtesse; elle pensa que, par pitié pour elle, le docteur n'osait prononcer la sentence d'Isaure, et qu'il voulait la préparer au coup fatal par trois jours d'anxiété; et pénétrée de cette horrible pensée, toute son attitude semblait dire: «Où vais-je passer ces trois jours de supplice.» Valentine comprit son silence, et dit en lui serrant la main: «Rassurez-vous, ma sœur, nos soins la sauveront.—Quoi, s'écria la comtesse,en se précipitant aux genoux de Valentine, vous permettrez que je ne la quitte pas! vous, à qui l'on a fait jurer de la tenir éloignée pour toujours de sa mère, vous que j'ai si cruellement offensée, qui devez me haïr! Ah! tant de générosité ajoute à mes remords; et c'est vous venger deux fois que de vouloir prolonger ma vie jusqu'au dernier soupir de mon enfant.» A ces mots un torrent de larmes inonda le sein de cette malheureuse mère, et la soulagea un instant de l'oppression qui l'accablait. Valentine redoubla cet attendrissement par les expressions de la plus touchante amitié, et le docteur lui-même ne put se défendre d'une émotion très-vive en contemplant le spectacle si doux du repentir qui implore, et de la vertu qui pardonne.
Avant de le laisser partir, la marquise exigea de lui le secret sur la scène dont il venait d'être témoin, et le pria de se charger d'un mot pour l'abbesse du couvent de la Miséricorde, à qui elle devait rendre compte de l'absence de la comtesse. Tout fut disposé pour cacher l'arrivée de madame de Nangis chez Valentine: les gens de la maison reçurent l'ordre de n'en point parler, même à ceux du commandeur; et mademoiselle Cécile fut d'autant plus discrète dans cette circonstance, qu'elle avait à réparer sa réputation. Valentine fit valoir le grand intérêt qui devait les occuper uniquement, pour empêcher sa sœur de revenir trop souvent sur les regrets de sa conduite passée, et il fut convenu entre elles que désormais les soins relatifs à Isaure seraient l'unique sujet de leurs conversations.