Enfin arriva ce neuvième jour aussi redouté qu'attendu. Après un redoublement de fièvre et de délire, le calme survint tout-à-coup, et fut suivi d'un sommeil profond. A son réveil, Isaure entr'ouvrit les yeux, reconnut sa mère, la nomma; et ce premier mot échappé de son cœur devint le signal de la résurrection de toutes deux. Dans ce passage subit du désespoir à la joie, madame de Nangis oublia tout ce qu'elle avait promis à Valentine pour se livrer sans réserve à l'excès de sa reconnaissance. «Ah! mon amie, lui disait-elle, disposez de l'existence qui nous est rendue; c'est à vos vœux que le ciel l'accorde, sa justice devait me punir en m'arrachant le seul lien qui m'attache à la terre; mais, en adoptant ma fille, en protégeant sa mère, vous avez obtenu sa vie et mon pardon: tant de bienfaits n'étaient dus qu'aux célestes vertus d'un ange.»
A la vue d'un bonheur qui était en partie son ouvrage, Valentine recueillit le fruit de tous ses sacrifices, et se félicita d'avoir acquis, par sa générosité, le droit de ramener à tous les charmes d'une vie douce et pure l'amie que tant d'erreurs semblaient condamner à d'éternels chagrins. Mais, tout en se livrant au desir d'adoucir le sort de sa belle-sœur, Valentine voulait rester fidèle à sa promesse envers son frère; et voilà ce qu'elle imagina pour concilier ces deux intérêts. En fesant le serment de ne jamais se séparer d'Isaure, elle ne s'était point engagée à la priver des soins étrangers que pourrait exiger son éducation, et rien ne l'empêchait de les partager avec madame de Nangis, pourvu que cette dernière consentît à ne pas abuser de son autorité maternelle. Cette condition une fois remplie, Valentine proposa à sa belle-sœur d'habiter un petit appartement attenant au sien, où elle pourrait accomplir facilement le vœu de retraite absolue qu'elle avait formé. Avant d'accepter cette proposition qui comblait tous ses desirs, la comtesse prévint Valentine qu'elle ne consentirait à s'établir chez elle qu'en qualité d'institutrice d'Isaure; et que, pour ôter tout soupçon, elle prendrait le nom de madame Sainte-Hélène, et passerait dans la maison pour une de ces personnes qu'un revers de fortune oblige à fuir le monde pour se consacrer à l'éducation des enfants. Le but de ce mystère était de cacher à M. de Nangis la demeure de sa femme, et Valentine l'approuva. Dès que le docteur lui eut déclaré qu'Isaure était en pleine convalescence, elle reconduisit elle-même la comtesse à son couvent, et deux jours après annonça chez elle la prochaine arrivée de madame de Sainte-Hélène. Une femme-de-chambre nouvelle fut arrêtée pour le service particulier de cette institutrice dont mademoiselle Cécile avait seule le secret. Quant à Isaure, il ne fut pas difficile de lui faire croire que la moindre indiscrétion de sa part la priverait pour toujours de la présence de sa mère. L'effroi que lui inspirait cette menace répondait de sa soumission, et jamais on n'eut à lui reprocher un mot qui pût trahir le mystère qu'elle respecta sans chercher à en comprendre la cause.
CHAPITRE XLIV.
Isaure avait repris ses forces, sa gaieté, et l'on ne craignait même plus pour son joli visage; Valentine venait d'en apprendre l'heureuse nouvelle à son frère; madame de Nangis, ravie du bonheur de retrouver son enfant, de recevoir les consolations d'une amie, oubliait le monde et ses travers, auprès des objets de son affection. Enfin tout semblait promettre à Valentine le repos auquel elle aspirait depuis si long-temps. Mais une seule idée troublait encore son ame, et lui fesait éprouver que la douceur d'une vie calme ne peut rien contre les agitations du cœur.
Un matin, la marquise se disposant à sortir, comme à son ordinaire, Isaure vint lui demander, de la part de sa mère, à qui était une voiture attelée de six chevaux de poste qui venait d'entrer dans la cour. Devinant bien ce qui motivait la curiosité de la comtesse, Valentine fit appeler mademoiselle Cécile, qui répondit: Cette voiture est celle de la duchesse de Linarès.—Viendrait-elle loger ici? demanda vivement la marquise?—Je ne le crois pas, madame, car les gens qui se trouvaient dans sa voiture de suite, ont reçu ordre d'aller tout préparer pour la recevoir dans l'appartement qu'elle occupe ordinairement chez l'ambassadeur d'Espagne.—Dites qu'on ôte mes chevaux, reprit Valentine, après un moment de silence; je ne sortirai pas. En donnant cet ordre, elle congédia Isaure et alla se renfermer dans son cabinet. Elle y était depuis une heure, lorsque M. de Saint-Albert se fit annoncer. A son aspect il la vit rougir, et il s'excusa de venir ainsi la troubler: Je le vois, dit-il, ma présence vous importune; c'est l'effet que produit communément celle d'un ami qui n'inspire plus de confiance; mais tranquillisez-vous; je ne viens pas questionner votre cœur, ni vous parler des sentiments que je lui suppose; j'avais prévu ce que vous cherchez à dissimuler, et je suis bien loin de le blâmer. Tout ce que je vous demande, c'est de m'aider à rappeler la raison d'un insensé qui est au moins digne de votre pitié; puis s'apercevant que Valentine hésitait à répondre, le commandeur ajouta: Anatole sait que vous demeurez ici, et dans sa résolution de n'y point venir, il me supplie de lui permettre de vous écrire. Comme je me rends à l'instant même chez lui pour le lui défendre par toute l'autorité de mon amitié, j'ai cru devoir vous en prévenir, et vous supplier de vous prêter au moyen très-innocent dont je viens de convenir avec sa mère, pour le ramener à des sentiments plus raisonnables.—Et quel est ce moyen, demanda Valentine?—Mais en pareil cas, celui qui ôte toute espérance, me semble le meilleur. La passion d'Anatole est arrivée à un point qui touche au délire. Six mois d'absence et de regrets n'ont fait que l'exalter, et l'idée qu'elle ne peut plus troubler votre repos, l'encourage encore. Il est temps d'y mettre un frein en lui prouvant qu'il ne doit exister entre vous qu'une simple amitié, puisque le choix d'un nouvel époux va bientôt assurer votre bonheur.—Mais ce serait l'abuser....—Que vous importe, interrompit le commandeur, cela ne vous engage à rien, pas même à le tromper; nous vous demandons pour toute grace, de ne pas nous contredire. C'est de moi seul qu'il apprendra les projets que je vous supposerai, et je sais d'avance qu'il se soumettra à tout ce que l'honneur ordonne en pareille circonstance. Une fois convaincu de votre prochain mariage, il sentira la nécessité de renoncer aux illusions romanesques qu'il nourrit depuis trop long-temps, et cessant de garder un secret désormais inutile, il sacrifiera bientôt les intérêts de son amour-propre au plaisir de jouir sans contrainte de votre affection. Combien alors cette tendre mère vous bénira d'avoir rendu son fils à la vie par l'amour, et à la raison par l'amitié. Vous deviendrez l'ange tutélaire de cette intéressante famille, et votre vieil ami vous devra la fin de toutes ses peines.—Ah! si tant de bonheur est en ma puissance, s'écria Valentine avec l'accent de la plus vive émotion, je consens à tout pour vous l'assurer. Oui, dites à votre ami que mon cœur n'est plus libre, et qu'avant peu j'aurai disposé de ma main; mais en lui fesant cette confidence, ménagez sa sensibilité, persuadez-lui bien que j'ai besoin de son bonheur pour être heureuse, et qu'il doit vivre pour être l'objet de mon éternelle reconnaissance.
En disant ces derniers mots, le visage de Valentine s'anima des plus vives couleurs, et son regard brilla du feu de l'enthousiasme; le commandeur surpris de l'air inspiré qu'il remarquait en elle, la considéra quelque temps en silence, puis se levant tout-à-coup, il la quitta pour se rendre auprès d'Anatole.
Deux heures après, la marquise reçut le billet suivant:
«Votre bonheur est décidé, madame, et vous daignez encore vous occuper du mien! Tant de bonté ne m'étonne pas. J'y voudrais répondre en vous obéissant; mais vous m'ordonnez en vain d'être heureux; le ciel, moins généreux que vous, me défend d'y prétendre, et la fin de mes tourments est l'unique vœu qu'il me permette désormais de former. Ah! puisse-t-il bientôt l'accomplir, en me laissant pour dernière pensée le souvenir du seul moment où j'aie aimé la vie!»
A peine Valentine a-t-elle achevé la lecture de ce billet, qu'elle fait demander si M. de Saint-Albert est de retour. On lui répond qu'il vient de rentrer; elle se rend aussitôt près de lui, et, sans perdre de temps, elle le prie de lui dire franchement comment Anatole a reçu la nouvelle qu'il vient de lui porter. Le ton décidé qui accompagnait cette prière en fesait presque un ordre, et le commandeur pensa qu'il fallait qu'un sentiment violent agitât Valentine pour altérer ainsi la douceur de sa voix. Il essaya d'abord de lui répondre vaguement, en lui laissant entendre qu'il valait mieux pour elle-même qu'elle ignorât l'effet d'un désespoir que le temps seul pourrait calmer; mais la marquise ayant insisté de manière à ne lui laisser aucun moyen d'éluder une réponse positive: «Eh bien! dit-il, puisque vous voulez savoir les projets qu'il médite en son extravagance, apprenez qu'il part cette nuit même pour aller cacher, je ne sais où, la douleur qui l'accable. J'ai vainement employé mon ascendant sur lui pour le déterminer à prendre quelque parti plus sage. Je n'ai rien obtenu de tout ce que j'ai demandé, même au nom de sa mère. Il m'a fait jurer de ne la quitter de ma vie, et de faire tout ce qui dépendrait de moi pour vous lier avec elle; car il ne doute pas que le bonheur de vous voir souvent ne la console de l'absence de son fils. Il a paru attacher le plus vif intérêt à ce que je pusse vous réunir ce soir même toutes deux chez moi. J'ai promis de satisfaire à tout ce qu'il exigeait de mon amitié, pourvu qu'il renonçât au desir de vous revoir encore une fois. Il ne voulait que se trouver sur votre passage, au moment où vous viendrez chez ma nièce; mais j'ai résolu de vous sauver une semblable entrevue, qu'il n'est pas lui-même en état de supporter.—Je vous en remercie, interrompit Valentine (sans paraître fort émue de ce qu'elle venait d'entendre), et j'accepte avec empressement l'offre que vous me faites de me présenter aujourd'hui à votre ancienne amie. Vous m'excuserez, si j'arrive un peu tard. Je me suis engagée à conduire ce soir Isaure à l'Opéra; c'est une récompense depuis long-temps promise, je ne saurais manquer à ma parole: madame de Réthel vient de s'engager à nous y accompagner, et si la duchesse ne doit se rendre qu'à dix heures chez vous, nous nous y trouverons avant elle.—Puisque cet arrangement est celui qui vous convient le mieux, reprit le commandeur d'un air piqué, je vais tout disposer pour satisfaire au vœu de mon ami, sans nuire à vos projets.» A ces mots, Valentine quitta le commandeur, sans paraître remarquer le mécontentement qu'il témoignait.