Voilà bien les femmes! s'écria-t-il, lorsqu'elle fut partie: exaltées jusqu'à la folie, quand l'amour les domine; insensibles jusqu'à la dureté, quand le prestige de leur imagination est détruit.

A l'heure du spectacle, la marquise et son amie font de vaines instances pour le déterminer à leur donner la main; il s'y refuse en disant que de tristes adieux à faire le privent de l'avantage de partager les plaisirs de ces dames. Après plusieurs phrases de ce genre, fort bien comprises de Valentine, il la voit s'éloigner sans en obtenir d'autre réponse que ces mots: A ce soir.

Blessé de tant de marques de légèreté, il veut en faire le récit à son malheureux ami, et lui prouver qu'il ne peut sans crime sacrifier le bonheur de sa famille entière au regret de n'être point aimé d'une femme ingrate. Dans ce dessein, il se fait conduire chez Anatole, et n'apprend pas sans étonnement qu'il vient de partir pour l'Opéra. Un valet de chambre est appelé, il confirme cette réponse, et dit qu'en effet son maître s'est déterminé tout-à-coup à sortir après avoir reçu un billet.—Et savez-vous de quelle part il venait, interrompt vivement le commandeur?—Non, monsieur. Je sais seulement qu'un domestique, portant la livrée de madame la marquise de Saverny, m'a chargé de le remettre à mon maître.—Ces mots augmentent encore la surprise de M. de Saint-Albert. Il veut éclaircir le mystère, et se rend sans délai à l'Opéra. En entrant dans la salle, il aperçoit Anatole dans le fond de la loge de l'ambassadeur d'Espagne. Il le voit debout, appuyé sur une colonne, et les yeux fixés de manière à lui indiquer l'endroit où se trouve madame de Saverny. Le commandeur tourne alors ses regards de ce côté, et il est frappé de l'air rayonnant de Valentine. L'émotion la plus vive semble animer ses traits, et tout en elle démontre autant de trouble que de joie. En vain la plus célèbre danseuse captive l'attention du public. Valentine profite de ce moment pour se livrer au plaisir de revoir Anatole, mais l'expression d'un bonheur dont il ne se croit pas la cause, lui devient bientôt insupportable. Son désespoir s'en irrite, il veut fuir pour en cacher l'excès. Déja il n'a plus qu'un pas à faire pour être à jamais séparé de celle qu'il adore. Cette funeste pensée l'arrête un instant; il se retourne, et veut par un dernier regard lui dire un éternel adieu; mais un signe de Valentine lui dit: Restez. Il n'ose en croire ses yeux, ni reconnaître le seul langage qu'il parle, qu'il entende, et que Valentine vient d'apprendre pour lui; un second signe ajoute, je vous aime, et il tombe anéanti sous le poids de sa félicité.

Au même instant le commandeur arrive, l'entraîne hors de la salle, et lui prodigue tous ses soins; Valentine, tourmentée d'une douce inquiétude, n'attend pas la fin du spectacle pour se rendre chez M. de Saint-Albert. Un seul mot instruit madame de Réthel de ce qui se passe dans l'ame de son amie. Elle n'a plus de secrets pour elle, et trouve du plaisir à lui avouer que depuis trois mois les leçons de l'abbé de l'Épée l'ont rendue très-savante dans le langage d'Anatole.—Quoi! s'écrie madame de Réthel, c'est donc à cette occupation que vous consacriez ces longues matinées où vous étiez invisible pour tout le monde.—Vraiment oui, répondit Valentine; lorsque j'ai senti que rien ne pouvait m'empêcher de l'aimer, j'ai voulu apprendre à le lui dire.»

Comme elle achevait ces mots, la voiture s'arrête; on l'ouvre précipitamment, et la marquise s'élance dans les bras de M. de Saint-Albert, qui s'écrie: O mon amie! est-il bien vrai?» L'émotion de Valentine ne lui permet pas de répondre; elle se laisse conduire par le commandeur sans voir où il l'entraîne. Bientôt Anatole est à ses pieds. Une femme, baignée de pleurs, la presse sur son sein; à ses traits, aux transports de sa reconnaissance, Valentine devine qu'elle embrasse la mère d'Anatole, et son cœur éprouve tout ce que le ciel a voulu attacher de divin au plaisir de faire des heureux.

CHAPITRE XLV et dernier.

Voilà, dira-t-on, un trait d'héroïsme au-dessus du courage des femmes. Ce n'est pas dans l'amour qu'inspire un homme, dont les qualités brillantes rachètent une disgrace qui ne le rend à charge à personne, qu'on doit admirer l'effort d'un si beau dévouement; c'est dans la résolution de braver le ridicule attaché à un choix semblable, que se trouve tout le sublime d'une action si généreuse! Madame de Saverny n'eut pas à se repentir d'en avoir offert l'exemple. En la voyant devenir l'épouse d'Anatole, d'abord on pensa dans le monde qu'elle se sacrifiait à la reconnaissance; mais bientôt la réalité de son bonheur vint prouver aux plus incrédules, que la certitude d'être constamment adorée peut suffire à la félicité d'une femme sensible; et que, dans une union formée par l'amour, on s'entend toujours assez tant qu'on s'aime beaucoup.

M. de Nangis quitta Londres pour être témoin du mariage de sa sœur, qui se fit à Merville. Avant de se rendre à l'église, Valentine demanda à son frère la permission de lui présenter la gouvernante d'Isaure, l'amie intéressante dont les soins l'avaient aidée à rappeler son enfant à la vie.—Conduisez-moi vers elle, répond le comte, impatient de remercier celle à qui il croit devoir la plus douce consolation qui lui reste.» Au même instant, Valentine ouvre la porte d'un cabinet où madame de Nangis attendait en tremblant l'arrêt qui devait finir ou éterniser son supplice. Sans laisser aux deux époux le temps de se livrer aux différents sentiments qui les agitent, Valentine les conduit dans les bras l'un de l'autre, en disant: «Le pardon de madame de Nangis est bien dû à la mère d'Isaure!» Mais que dira le monde, s'écria le comte, en essuyant les larmes qui s'échappaient de ses yeux?—Restez ici près de nous, reprit Valentine; et vous ne le saurez pas. Ce monde vaut-il donc la peine de tant lui sacrifier? et la peur d'une raillerie doit-elle empêcher de pardonner des torts expiés par la douleur et le repentir? Ah! tout me le prouve: ce n'est pas dans les plaisirs bruyants de ce monde frivole qu'on peut trouver l'oubli de ses chagrins. Imitez-moi, mon frère; ayez le courage d'être heureux. Qu'en arrivera-t-il? On plaisantera de l'excès de votre bonté; on rira de mon choix; et l'on enviera bientôt notre bonheur.

FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.