Maurice avait fait un signe qui ne laissait nul doute sur son consentement.
Maurice était, comme la plupart des valets de chambre, confident des mauvais sujets. Sans cesse indignés des méchantes actions dont ils sont les zélés complices, hasardant parfois de vertueuses représentations, des craintes secourables, ordinairement mal accueillies, et dont ils expient le tort par une soumission sans bornes; partagés entre l'audace et la peur, la malice et la pitié, l'intérêt et le remords, tour à tour pleins de zèle pour le bourreau et la victime, ils sont susceptibles des meilleurs comme des plus mauvais sentiments.
Maurice n'avait pu être au service d'Ellénore pendant trois ans sans apprécier ses qualités aimables, son caractère noble et juste; car l'on se trompe fort lorsqu'on croit échapper à l'observation de ses domestiques. Le moins intelligent sait toujours à quoi s'en tenir sur la valeur réelle de ses maîtres. Maurice ressentait une estime profonde, un véritable attachement pour Ellénore, ce qui ne l'avait point empêché d'aider son maître à la tromper et à la perdre aux yeux du monde; sorte de faiblesse qui se trouve souvent ailleurs que chez les valets. Il aurait désiré apporter quelque adoucissement aux peines d'Ellénore en lui peignant son maître moins coupable qu'il ne l'était; mais il n'y avait pas moyen de justifier sa conduite. Aussi fallait-il la double séduction des prières d'Ellénore et de l'intérêt pécuniaire pour décider Maurice à subir l'interrogatoire qui l'attendait.
Lorsqu'il entra chez Ellénore, le petit Frédérik était sur les genoux de sa mère, il la caressait, il jouait avec les boucles de ses longs cheveux, et cherchait à s'attirer son attention par une foule de gentillesses. Mais Ellénore n'y prenait pas garde. On pourrait dire qu'à force de penser à lui, elle ne le voyait plus. Cet enfant était, dans cet instant même, l'objet d'une grande décision. C'était le devoir qui contraignait sa mère à supporter la vie, à dévorer les humiliations les plus cruelles et les moins méritées; enfin à concentrer tous ses sentiments, toutes ses espérances dans cet être que le monde appellerait le fruit de son déshonneur. Mais avant de se résigner à fuir pour jamais le souvenir de celui qui la vouait à un malheur éternel, elle voulait connaître toute l'étendue de son crime envers elle. C'était, pensait-elle, un moyen d'éteindre ses regrets: le tableau de tant de trahison, de bassesse, devait inspirer un vif dégoût à un coeur aussi loyal que le sien, et elle espérait voir son amour étouffé sous le poids du mépris.
Maurice la trouva dans le calme qui suit d'ordinaire une résolution solennelle.
—Approchez, lui dit-elle d'une voix oppressée et en remettant le petit Frédérik à sa bonne qui l'emmena aussitôt, ne craignez point mes récriminations. Je sais combien vous êtes dévoué à votre maître, vous avez dû lui obéir, je ne vous en fais point de reproches; en voulant m'éclairer sur ce qui se tramait contre moi, vous vous seriez perdu sans me sauver; mais aujourd'hui que rien ne peut ajouter à l'horreur de ma situation, dites-moi, depuis quelle époque lord Rosmond a-t-il contracté son mariage avec lady Caroline? Quant à celui dont vous avez été témoin dans la chapelle de Ham…, qu'il soit légal ou non, je suis décidée à n'en jamais réclamer la validité; car, malgré l'intérêt de mon fils, comme je ne pourrais faire valoir ses droits qu'en déshonorant son père, qu'en le livrant au sort des plus vils criminels, je préfère tout à cette honteuse vengeance. Ainsi, parlez sans crainte de nuire à votre maître; je laisse au ciel le soin de le punir.
—Sans doute, madame, mon maître a de grands torts avec madame, dit Maurice en tournant son chapeau dans ses mains, et d'un ton qui décelait son embarras… Mais je puis affirmer à madame que je ne les ai connus que lors de notre voyage à Édimbourg. Jusque-là, j'étais, comme madame, dans la ferme croyance que mylord était son mari devant l'Église, et je ne saurais peindre mon étonnement, je dirai plus, ma vraie peine, lorsque mylord, forcé de me confier les apprêts de son futur mariage avec lady Caroline, m'a avoué que la cérémonie de la chapelle n'avait été imaginée que pour vaincre vos scrupules, et que le prêtre, le notaire, les témoins, tout cela étaient des complaisants déguisés; qu'enfin, il était libre de faire un mariage indispensable à l'état de ses affaires. Vous saurez, madame, que, dans ses fréquents voyages à Londres, mylord avait perdu au jeu de fortes sommes qu'il était obligé de payer dans un court délai, sous peine d'un grand déshonneur, à ce qu'il prétendait du moins.
»Je le vis rentrer un matin dans un état de désespoir tel, que je le crus fou. Il brisait ce qui se trouvait sous sa main, il parlait de se tuer, puis tout à coup il fondait en larmes, en s'écriant: pauvre Ellénore!… Pardon, madame, mais je vous répète ses propres paroles… allons, puisqu'il le faut, disait-il, puisqu'il n'est pas d'autre moyen d'échapper à leur mépris à tous, de tenir ma parole, de sauver l'honneur de mon nom… obéissons à ma famille… Alors, il se mit à écrire quelques lignes qu'il cacheta et m'ordonna de porter chez mylord, son oncle, puis il se jeta sur son lit tout habillé; il n'y resta pas longtemps sans voir arriver son oncle et son cousin, avec lesquels il était brouillé depuis trois mois, et qui venaient se réconcilier avec lui, en récompense de son consentement au riche mariage qu'ils voulaient lui imposer.
»Toute la fortune des Rosmond était attachée à cette alliance, disaient-ils, mais le seul avantage qui avait déterminé mon maître, c'était les 50,000 livres sterl. comptant que lui apportait lady Caroline, et la faculté de satisfaire avec une partie de cette somme à ses dettes d'honneur. Il mit pour toute condition à ce mariage, qu'il se ferait sur-le-champ, et au château du père de lady Caroline, dans ce château perdu au milieu des montagnes de l'Ecosse; il lui était permis de croire que ce qu'on y ferait ne serait jamais connu du reste de la terre, et mon maître s'était flatté que ce qu'il disait être un affreux sacrifice fait à la nécessité, serait longtemps ignoré de la femme… qu'il… aimait…
A ce mot, Ellénore fit un mouvement d'indignation qui, loin d'intimider
Maurice, lui donna le courage de répéter: