La vue de son enfant endormi sur les genoux de sa bonne, troublait parfois la résignation d'Ellénore, elle maudissait celui qui lui avait donné la vie pour le livrer à tous les chagrins, les dégoûts, dont on abreuve l'existence d'un enfant illégitime. Mais plus le sort qui le menaçait effrayait son coeur de mère, plus elle se pénétrait de la sainteté de ses devoirs. Son bonheur personnel était pour jamais détruit; elle le sentait; toutes tentatives pour le ressaisir devenaient inutiles.
—Eh bien, du fond de cette tombe où la trahison m'a précipitée, pensait-elle, veillons à l'existence, à l'éducation de ce pauvre enfant, que sa vie remplace la mienne. Oublions-nous complétement pour ne penser qu'à lui. Jetons un crêpe funèbre sur le passé. Oui, prions pour le repos de notre âme, comme si elle était déjà dans l'éternité!
Ce deuil d'elle-même, accepté franchement, devait rendre à Ellénore la raison et le courage. Fière de sa propre estime, elle se promit de supporter avec calme toutes les injustices, les insultes même que sa situation, si honteuse en apparence, pourrait lui attirer; elle se promit, surtout, de ne point aggraver le malheur de cette situation par de vains efforts pour en expliquer l'innocence. C'était s'épargner un grand supplice, celui de voir l'impuissance de la vérité sur des esprits prévenus, abusés, et trop flattés peut-être, d'une erreur qui leur donnait le droit de traiter avec mépris une femme dont la beauté, jointe à tant d'autres dons, inspiraient l'envie.
Ellénore, arrivée à Dunkerque, trouva un bâtiment prêt à faire voile pour Ostende; le négociant qui en était propriétaire consentit à prendre des passagers. Ellénore fut du nombre.
Avant de s'embarquer, elle écrivit à son banquier de lui faire passer des fonds à Bruxelles, sous le nom de madame Mansley, se réservant de lui confier plus tard ce qui l'obligeait à reprendre le nom qu'elle tenait de son père.
Ellénore descendit à Bruxelles, dans un modeste hôtel, près du Parc, évitant tout ce qui avoisinait l'élégant hôtel de Bellevue, alors le rendez-vous de toutes les élégances de l'émigration. Puis dès qu'elle fut moins souffrante, elle chercha un petit appartement dans quelque maison retirée pour y vivre solitaire. Elle fut rencontrée un matin par le prince de P…, excellent homme, gros, court et enjoué, ayant plutôt l'air d'un riche fermier de la Beauce que d'un prince de la cour de Louis XVI, et que son âge mûr n'empêchait pas d'aimer les jolies femmes et d'être fort galant auprès d'elles; mais d'un caractère noble, généreux, sans prétentions embarrassantes, et toujours prêt à accepter l'amitié qu'on lui offrait pour prix de son amour. Le prince de P… avait vu Ellénore s'élever chez la duchesse de Montévreux et s'était toujours vivement intéressé à elle. Plus d'une fois, depuis que la duchesse avait contraint Ellénore à fuir de chez elle pour se soustraire à la domesticité dont on la menaçait, le prince avait pris le parti de la pauvre fugitive contre sa fausse protectrice; et ce procédé courageux lui attirait souvent force épigrammes. On le traitait de bonhomme, injure la plus sanglante d'une société où la malice, la finesse étaient seules en crédit.
Le prince de P… aborda Ellénore avec tant de bienveillance, il la questionna sur son sort avec un intérêt si sincère, un ton si paternel, qu'elle céda au plaisir de lui confier ses peines, et lui promit de le revoir le lendemain, ainsi qu'il l'en priait, et de lui raconter les tristes motifs qui la déterminaient à quitter l'Angleterre pour se réfugier à Bruxelles.
Le prince répondit à sa confiance en lui racontant comment il avait échappé, par la vitesse de son cheval, aux agents du comité de surveillance qui le poursuivaient pour le conduire en prison et de là à l'échafaud. A cette époque trop dramatique, chacun était le héros d'une aventure intéressante. Mais le prince convint que les malheurs d'Ellénore dépassaient en fatalité tous ceux des échappés de la Révolution.
Il faut avoir subi la torture d'un tourment humiliant, solitaire, dont la plainte amère, ne pouvant s'exhaler, maintient le coeur sous une oppression mortelle, pour se faire une idée du soulagement qu'éprouva Ellénore en faisant le récit de l'événement aussi malheureux qu'étrange de son faux mariage à un véritable ami, dont la loyauté croyait à la sienne.
Après avoir écouté Ellénore en l'interrompant sans cesse par des exclamations peu flatteuses pour M. de Croixville, et pour lord Rosmond, le prince dit en soupirant: