—La situation est fâcheuse… Les apparences sont telles qu'on aura bien de la peine à faire triompher la vérité; mais enfin, pour n'être pas probable, elle n'en est pas moins vraie? J'ai vu quelquefois le monde la deviner. Il n'est pas toujours si aveugle, si injuste qu'on le dit!

—Ah! juste ou non, comme je suis destinée à le fuir toute ma vie, reprit Ellénore, peu m'importent ses jugements; si flétrissants qu'ils puissent être pour moi, votre estime, cher prince, me donnera la force de les braver. Vous m'accorderez quelques-uns des moments que la politique et les plaisirs vous laisseront de libres; et la consolation de vous attendre, d'espérer causer avec vous de ceux que j'aime encore, malgré tout le mal qu'ils m'ont fait, me distraira de ce désir de mourir, qui me poursuit toujours en dépit du remords qu'il m'inspire.

—Se laisser mourir pour faire plaisir aux ennemis qu'on gêne, ah! c'est une complaisance très-coupable, et que je vous défends d'avoir. Plus la position est difficile, moins on doit se laisser abattre. Le bon Dieu vous donne un enfant pour jouer avec lui, un vieil ami pour pleurer avec vous; cela vous suffira, j'espère, pour attendre un meilleur temps. Maintenant il faut nous occuper de vous caser ici le mieux possible. Je pardonne à Croixville son enlèvement et le tort qu'il vous a fait, en considération de l'indépendance que vous assure votre part dans son héritage; la première des conditions pour être honoré ici-bas, mon enfant, c'est de ne rien coûter à personne; dès que le monde est rassuré sur la crainte d'avoir à se dévouer pécuniairement pour un malheureux, il y prend intérêt, il l'observe avec soin et lui accorde bientôt la considération qu'il mérite; maintenez-vous dans la sage résolution de ne vivre que pour votre enfant; oubliez son traître de père et vous trouverez encore assez d'amis pour vous apprécier et pour vous rendre l'existence agréable.

—Je ne compte que sur vous, dit Ellénore en tendant la main au prince, votre amitié, vos conseils soutiendront mon courage; et lorsque j'aurai à subir les mépris de gens moins innocents que moi, je penserai qu'il y a une âme noble, compatissante, dont je suis connue, qui sait si je mérite tant d'outrages, et dont l'estime me venge. Grâce à vous, cher prince, je ne me croirai pas une pauvre abandonnée de tous.

Le prince de P…, répondit par la protection la plus désintéressée, la plus courageuse, à la confiance d'Ellénore; il lui trouva dès le lendemain un joli appartement convenablement meublé, dans la maison d'une vieille et honnête femme de sa connaissance, qui n'hésita pas à loger madame Mansley sur la recommandation du prince de P… Il la présenta comme étant la veuve d'un officier mort à Paris dans les dernières émeutes. Sa robe noire et le chapeau de même couleur qu'elle portait ne démentaient point le deuil auquel cette supposition la condamnait. Ce deuil si douloureusement empreint dans son âme, devait longtemps se montrer sur ses vêtements.

L'appartement d'Ellénore était au rez-de-chaussée, donnant sur un petit jardin où son enfant pourrait jouer en prenant l'air, ce qui la dispenserait de le mener souvent au Parc, et lui éviterait l'ennui de rencontrer les gens qu'elle fuyait. Guidée par ses habitudes plus que par sa pensée, elle s'arrangea, dans sa nouvelle retraite, avec toute la simplicité et le bon goût qui lui étaient naturels.

Malgré ses souvenirs amers, sa profonde douleur, elle jouissait, dans cet asile, des bienfaits d'une parfaite résignation; car elle avait consulté le prince de P… sur ce qu'elle pouvait tenter contre lord Rosmond en faveur de son fils, et le prince lui ayant prouvé qu'il résulterait de ses réclamations beaucoup de scandale et point de succès, elle s'était promis de subir son sort comme un arrêt du ciel. C'est déjà moins souffrir d'une situation malheureuse que de perdre toute idée d'en sortir.

Madame Vannebourg, la propriétaire de la maison qu'habitait Ellénore, avait entendu le prince de P… parler d'elle avec éloge; elle désira profiter du voisinage d'une personne si aimable, et le prince engagea madame Mansley à la recevoir.

—Vous ne pouvez passer toutes vos journées ainsi seule, dit-il à Ellénore; je vois le spleen vous atteindre, et je ne souffrirai pas que vous mouriez, sous mes yeux, des suites du mal qu'on vous a fait. Ce serait trop bien divertir vos bourreaux; il faut oublier leurs infâmes procédés, en accueillant la société, l'affection de quelques amis vrais, dont les soins vous consoleront, ou du moins vous aideront à supporter vos peines.

—Tout à la pitié que je vous inspire, cher prince, vous ne pensez pas à ce que ma position offre de difficultés, à l'impossibilité où je suis de la justifier, à quel point les apparences m'accusent…