—Sans doute, vous ne pouvez aller plaidant à tout venant votre cause, et démontrant à chacun tous vos droits à l'estime; mais ce qui serait inconvenant et sans effet dans votre bouche, est très-bien placé dans la mienne. Je suis un père de famille, malheureusement assez vieux pour ne pas vous compromettre; votre fortune vous met à l'abri de tout soupçon flétrissant à cet égard; car on ne répond à l'amour d'un homme qui n'est ni jeune ni joli que pour de l'argent, et je vous promets d'être cru lorsque je dirai ce que vous valez.
—A quoi bon vous donner cette peine, cher prince, votre amitié me rend aussi heureuse que je puis l'être. La bienveillance de quelques autres n'y ajouterait rien.
—Erreur, s'écria le prince; les grandes résolutions ont cela de bon qu'en ne peut les tenir. Vous aurez beau vous renfermer, quelques personnes finiront par se glisser chez vous, et vous céderez à leur importunité, peut-être aussi un peu à la fatigue de la solitude. Il n'est pas, grâce au ciel, dans la puissance d'une femme de passer sa jeunesse, son existence entière à pleurer la trahison d'un perfide. Vous finirez par écouter les conseils, les consolations de quelques amis; eh bien, laissez-moi donc les choisir. Songez que des premiers que vous verrez, va dépendre le genre de société que vous aurez le reste de vos jours. Ne vous flattez pas de vous plaire au milieu de gens excellents, mais communs, mais ignorants de tout ce que vous avez vu et su chez cette duchesse qui vous a élevée, chez cet aimable Croixville qui s'est fait votre tuteur, faute de mieux. Non, ma chère amie, vous ne pourriez vous accoutumer à des vertus mal habillées, à des braves gens de mauvais ton. C'est le premier des inconvénients attachés à l'honneur de vivre parmi nous autres gens de cour. On souffre beaucoup de nos défauts, on les hait, on les méprise, mais on ne peut se passer de nos manières; c'est donc encore près de nous où vous avez rencontré votre bourreau, que vous trouverez les amis spirituels qui vous rendront justice, qui vous défendront contre les attaques du monde.
—Je ne l'espère pas.
—Et moi, j'en suis certain, reprit le prince, et je vous supplie d'en faire l'épreuve. Vous ne me soupçonnez pas, je pense, de vouloir ajouter à vos peines, en vous exposant à des hommages trop légers, à des amitiés dédaigneuses; je connais votre fierté, je la respecte, mais je veux qu'elle soit connue par d'autres que par moi… L'évidence est ce qui combat le mieux contre la calomnie; le malheur, qui se cache avec tant de précaution, ressemble au crime; il ne faut ni se montrer, ni se soustraire aux yeux du monde, lorsque nul regard ne peut faire rougir. Allons, suivez mes conseils, et croyez que ce sont ceux d'un père.
En parlant ainsi, le prince serra la main d'Ellénore.
—Disposez de moi, dit-elle, en essuyant ses larmes. C'est bien le moins que je suive vos avis pour prix d'une si douce, d'une si sainte protection!
—Merci, dit le prince, je n'abuserai pas de votre docilité; car vous saurez que votre présence ici n'est plus un mystère pour plusieurs de vos anciennes connaissances et qu'elles me tourmentent chaque jour pour vous les présenter. Mais c'est une faveur que j'accorderai seulement aux plus dignes.
—Je m'en fie à votre sagesse.
—Soyez tranquille, ajouta le prince en riant, je commencerai par les plus vieux et les plus laids. A demain.