—Vous voyez que cette rigueur ne mène à rien, et qu'elle ferait mieux d'accueillir ceux qui peuvent la défendre contre la malveillance et la calomnie.

—Je suis de cet avis; car c'est une personne qu'on ne peut pas raconter; il faut la voir pour se faire une idée du respect qu'elle inspire, en dépit de sa situation; et c'est en admettant chez elle des gens comme il faut, capables de la juger, qu'elle redressera l'opinion de ceux qui la condamnent sur les apparences, et fera taire les méchants propos des pécores qui l'envient, mais je la prêche en vain; j'ai beau lui dire qu'à son âge la solitude mène au spleen, elle me répond que c'est une raison de plus pour qu'elle s'y consacre.

—Et votre amitié souffrirait qu'elle mourût de chagrin pour avoir été trompée par un homme sans foi, sans honneur! Ah! ce serait un crime; et si vous l'aimez en véritable père, il faut en exercer la puissance, et la sauver malgré elle de la mort qu'elle désire, et que l'abandon, l'ennui, amèneraient bientôt.

—Vous avez raison, dit le prince, je vais tâcher de la décidera recevoir quelques personnes.

—Je serai du nombre, n'est-ce pas?

—Rien n'est moins sûr… Vous êtes bien jeune… C'est à peine si elle me trouve assez vieux, moi! il est vrai que votre dévouement pour la princesse vous classe parmi les élégants galériens dont parle Fontenelle, et à qui leur chaîne donne du poids. Mais j'ai peur que cette garantie ne paraisse pas suffisante à madame Mansley. N'importe, je parlerai pour vous. Je vanterai votre attachement pour la princesse, votre raison, surtout. N'allez pas me faire mentir!

—Ne craignez rien, reprit M. de Savernon; ce n'est plus le temps des folies: l'exil rend sage. Comptez sur ma soumission à vos avis. Et ils se séparèrent, l'un très-préoccupé du désir de venger Ellénore, l'autre tout à l'espoir de bientôt la connaître.

XXXI

Le prince de P… tint parole à son jeune ami; mais, malgré tout ce qu'il dit à Ellénore pour la déterminer à le recevoir, elle s'obstina dans son refus.

—Enfin, que lui manque-t-il donc, pour être admis chez vous? dit le prince. Il a un ton parfait, un nom qui lui impose la retenue, la gravité même; il a de plus des liens qui ne lui permettent pas de se montrer trop galant. Que lui reprochez-vous?