—Son âge, ses agréments…

—Ah! vous avez peur… de vous?

—Non pas, mais du monde, dont la méchanceté contre moi n'a pas besoin de prétexte.

—Et vous pensez l'adoucir en éloignant de chez vous ceux qui pourraient vous défendre? Beau calcul, vraiment! Licencier ses troupes en temps de guerre, ce n'est pas le moyen de gagner des batailles!

—J'ai renoncé à combattre, vous dis-je. Le repos, voilà ma seule ambition, et, pour y parvenir, je ne veux voir que de vieux amis, dont l'affection ne puisse être calomniée.

—Ah! vous croyez que leurs cheveux blancs feront taire la médisance? Vaine espérance, on vous trouvera un goût bizarre, voilà tout. Demandez plutôt à Lauraguais. Il va venir, puisque vous le trouvez assez vieux, assez peu dangereux pour lui permettre de vous faire sa cour, je suis sûr qu'il sera de mon avis.

En effet, le comte de Lauraguais, qui venait d'apporter à Bruxelles des papiers qu'il espérait sauver du séquestre en les déposant chez sa fille, la duchesse de… s'était empressé de rendre visite à madame Mansley.

Connu par la franchise, l'originalité de son esprit, l'indépendance de ses opinions, M. de Lauraguais était un homme malin, instruit, bon et amusant, ne reculant devant aucune vérité; ce qui le faisait passer pour fou. Il disait, en parlant de lui:

—De ma vie je ne fus ce qu'on appelle quelque chose; né à Versailles, je ne devins point courtisan; ami de d'Alembert et de Diderot, je ne fus point encyclopédiste; honoré d'une épître par Voltaire, je restai son admirateur sans devenir son sectaire; admis au cercle constitutionnel, amant passionné de la liberté, je ne fus point terroriste; émigré par force, je n'ai jamais agi contre la France; écrivant toujours et sur tout, je ne suis pas auteur; amoureux de tous les jolis minois des salons et même des coulisses, je n'ai pas été un libertin; seulement, mon amour pour les sciences, les lettres, les arts, le génie et mon dédain de l'argent, m'ont fait donner le nom de fou: c'est le seul qui me restera.

M. de Lauraguais professait un grand mépris pour les arrêts du grand monde, il prétendait que ce tyran ne vous tenait pas compte des sacrifices qu'on lui faisait, et il combattit de tout son esprit la résolution d'Ellénore.