Le chevalier de Pa… chez qui la laideur tenait lieu de vieillesse, et l'esprit de fortune, joignit aux instances du prince de P… et aux épigrammes de M. de Lauraguais, les raisons les plus persuasives et les plus piquantes pour déterminer Ellénore à recevoir M. de Savernon, tout fut inutile.

Le chevalier de P…, dont la gaieté ingénieuse savait toujours trouver le côté consolant d'un revers, se chargea d'annoncer à M. de Savernon le refus tenace de madame Mansley, et ne manqua pas de lui faire sentir tout ce que ce refus avait de flatteur.

Bientôt le petit salon d'Ellénore devint l'asile des penseurs, des bons causeurs que l'émigration réunissait à Bruxelles. Chacun d'eux, surpris de trouver tant d'instruction, d'idées sérieuses et même politiques, dans la jolie tête d'une si jeune femme, ne craignait pas de traiter devant elle les sujets les plus graves, et l'admettait sans complaisance dans toutes les discussions importantes que soulevaient alors tant d'événements déplorables, de révolutions terrifiantes. Son éloquence à plaider la cause de la liberté, en dépit des horreurs dont elle était alors le prétexte, charmait les plus spirituels, ceux dont la haute intelligence ne confond pas l'effet et le principe, et qu'un mauvais résultat ne rend point infidèles à une bonne cause.

—La liberté, leur disait Ellénore, est comme le feu, terrible, dévastateur, mais indispensable aux besoins de la vie; veut-on l'étouffer? il se venge par l'incendie. Vous qui en êtes à moitié consumés, pansez vos blessures, sans vous flatter d'éteindre à jamais ce soleil moral dont un peuple ne peut plus se passer après s'être réchauffé à ses premiers rayons.

Dans ces conversations quotidiennes, il se disait toujours quelque chose de marquant que les causeurs de madame Mansley s'empressaient de citer dans les autres salons, ce qui donnait aux femmes une occasion de médire d'Ellénore, et inspirait aux hommes le plus vif désir d'être admis à ces réunions intimes dont l'esprit était le seul luxe. Ceux qui en étaient exclus par leurs agréments cherchaient par tous les moyens à mériter une exception, et M. de Savernon, plus irrité que tous du refus positif qu'il avait essuyé, ne pensait qu'à vaincre la résolution d'Ellénore; c'était devenu un défi entre sa curiosité et son amour-propre qui devait nécessairement l'amener à son but.

Un philosophe a dit:

«On arrive à ce qu'on veut en y pensant toujours.»

M. de Savernon, pénétré de la vérité de cet axiome, rêvait sans cesse aux moyens de contraindre madame Mansley à le recevoir, et les plus vulgaires lui paraissant les meilleurs, il commença par s'assurer à prix d'argent l'indiscrétion du valet de chambre belge qu'elle avait pris à son service depuis qu'elle était à Bruxelles. Celui-ci ayant peu de choses à raconter sur l'existence monotone de sa maîtresse, parlait de sa générosité, la première des vertus aux yeux d'un serviteur. Puis, quand le comte le questionnait adroitement sur les sentiments qu'il supposait à madame Mansley, Lapierre affirmait dans toute sa bonne foi qu'il ne lui connaissait d'autre amour que celui qu'elle portait à son enfant, et il citait plusieurs traits de sa faiblesse maternelle, qui prouvaient à quel point cette sainte passion régnait seule dans son coeur.

—C'est donc par là qu'elle est vulnérable, pensa M. de Savernon, mais comment l'attaquer? Comment me rendre utile à cet enfant, objet des soins les plus tendres, les plus éclairés, comment le rendre complice de mes projets?…

Et se répétant sans cesse ces questions, Albert de Savernon se rendait chaque matin au Parc, dans l'allée où le petit Frédérik conduit par sa bonne, venait souvent jouer et prendre l'air. Déjà, plusieurs fois, il s'était associé à ses jeux, soit en rattachant le harnais de son cheval de bois, soit en décrochant la balle que Frédérik lançait de toutes ses forces sur les arbres, et qui s'y nichait si bien, qu'il fallait un bras d'homme pour l'en retirer. A toutes ces coquetteries, Albert avait eu l'imprudence de joindre le don de quelques joujoux qui avaient excité une trop vive joie à Frédérik pour qu'il n'en parlât point à sa mère. Il y avait entre autres un petit oiseau chantant par l'effet d'une mécanique, semblable à celle d'une boîte à musique, qui lui causait des transports inimaginables; aussi ne manqua-t-il pas de montrer l'oiseau chanteur à sa mère. Elle voulut savoir qui lui avait donné ce joujou de luxe, trop précieux, disait-elle, pour un enfant de son âge.