—Ah! pécore, s'écria-t-il, c'est parce que tu as une bonne place que tu fais la fière; mais tu ne l'auras pas longtemps, va, je vais houspiller ton marmot de manière à ce que l'on ne te le donnera plus à garder, et si tu bronches, je vous flanque tous deux dans le canal.
En parlant ainsi, Stephens avait allongé un si vigoureux coup de poing sur l'épaule de la pauvre Rosalie, qu'elle en était tombée à la renverse. L'enfant qu'elle tenait dans ses bras l'avait suivie dans sa chute; Stephens, égaré, furieux, s'en empare, et s'apprête à le frapper, peut-être même à le lancer dans le canal, lorsqu'un bras ferme lui arrache l'enfant.
—Misérable, crie M. de Savernon en armant un pistolet qu'il portait sur lui dans ces temps de trouble, sauve-toi ou je te tue.
La vue de cette arme dégrise Stephens, il court vers sa voiture, monte sur un de ses chevaux et les met au galop en disant:
—C'est égal, elle se souviendra de moi.
En effet, la pauvre Rosalie, en tombant si brusquement, s'était cassée la clavicule. Ses cris et ceux de Frédérik attirèrent quelques paysans qui aidèrent M. de Savernon à la transporter près de là, dans une petite auberge, où il la confia aux soins de la maîtresse en les payant d'avance généreusement. Il eût été plus simple de transporter tout de suite Rosalie chez madame Mansley; mais Albert préférait ramener seul l'enfant chez sa mère. Ce n'est pas qu'il voulût lui imposer l'obligation de le recevoir, car il était bien décidé à remettre l'enfant à Lapierre, après lui avoir raconté comment il avait été assez heureux pour le sauver de la fureur d'un fou, et dans quel état il avait laissé la bonne de Frédérik; mais il voulait qu'on lui sût gré de sa discrétion.
Tout se passa comme il l'avait imaginé. Madame Mansley, en revoyant son enfant, les yeux encore gonflés de larmes, et amené dans sa chambre par Lapierre, devina qu'il était arrivé quelque accident à sa bonne; et le récit du danger qu'avait couru Frédérik lui causa un tremblement nerveux qui ne s'apaisa qu'après avoir pleuré.
D'abord, elle s'emporta contre Rosalie, qu'elle accusa d'intrigue avec le brasseur; puis, ramenée à la pitié par les assurances de Lapierre, qui répétait avec raison que la pauvre fille était innocente, et que la colère du brasseur le prouvait assez. Ellénore envoya chercher une voiture pour se rendre près de Rosalie, pour ordonner tout ce que son état exigeait et savoir d'elle à qui elles devaient toutes deux tant de reconnaissance.
Frédérik, terrifié par le brasseur, ne voulait plus quitter sa mère, elle l'emmena; lorsqu'ils descendirent à la porte de la petite auberge, Frédérik quitta la main d'Ellénore, courut vers un monsieur qui le prit dans ses bras, et lui rendit ses caresses de l'air le plus joyeux.
La mère de Frédérik rougit en devinant que le sauveur de son enfant était M. de Savernon.