Voir l'être qu'on aime le plus, chérir, caresser une personne que l'on n'a jamais rencontrée, c'est déjà la connaître. Aussi Ellénore éprouvait-elle un embarras extrême dans le choix des mots qu'elle voulait adresser à M. de Savernon, pour lui témoigner sa reconnaissance. Les phrases banales de remercîments obligés lui semblaient trop faibles pour exprimer le sentiment dont elle était pénétrée, et une crainte inexplicable retenait l'élan de son coeur maternel; cette émotion, à la fois tendre et pénible, la rendait si belle, que M. de Savernon n'avait garde de la calmer par une de ces politesses insignifiantes qui auraient rendu à madame Mansley toute sa présence d'esprit. Il se contenta de la saluer respectueusement, après s'être dégagé des petits bras de Frédérik et l'avoir posé à terre.
Le chirurgien, qu'il venait d'amener pour remettre la fracture de la pauvre blessée, mit fin à cet embarras réciproque, en prenant la parole pour rassurer longuement la maîtresse de Rosalie sur son état; il prétendait qu'on pourrait la transporter dès le lendemain chez madame Mansley, où elle serait mieux soignée que dans l'auberge.
—Elle mérite d'autant plus la protection de madame, qu'elle ne s'est attirée d'aucune manière le malheur qui la frappe, dit M. de Savernon, empressé de justifier la jeune fille, à laquelle il devait le bonheur de voir Ellénore.
—Vous voulez qu'elle aussi rende grâce à votre bonté, monsieur, dit madame Mansley, avec un sourire ineffable. Quant à Frédérik, il me semble que je n'ai pas besoin de lui apprendre à vous aimer.
—Il est vrai que nous sommes de vieux amis, reprit Albert en embrassant
Frédérik.
—J'espère que vous continuerez cette bonne amitié, monsieur, et qu'en grandissant il s'en rendra digne. Je sais déjà, grâce à vous, qu'il n'est point ingrat, car il ne touche jamais aux joujoux que vous lui avez donnés sans parler de vous, sans vous adresser des remercîments, comme si vous pouviez l'entendre; aussi est-ce lui qui m'aidera à vous exprimer toute ma reconnaissance.
La réponse à ces mots obligeants n'était pas difficile; mais M. de Savernon était si ému, si préoccupé de cacher son émotion, qu'il ne put articuler que des phrases banales, des paroles sans suite; il n'osa pas même solliciter de madame Mansley la permission de se présenter chez elle, et pourtant Frédérik le tirait par le bras, en lui disant:
—Viens donc avec nous, viens à la maison; tu verras mon beau cheval et ma petite charrette.
—Et de plus, une mère qui n'oubliera jamais ce que vous avez fait pour son enfant, ajouta Ellénore, comme contrainte à cette politesse par la franche invitation du petit Frédérik.
A ces mots, Albert s'inclina respectueusement et se garda bien de lever les yeux sur Ellénore, dans la peur d'y laisser lire sa joie; il fit un effort sur lui-même et surmonta le tremblement qui le saisit en prenant la main de madame Mansley pour la conduire jusqu'à sa voiture. Enfin il s'étudia si bien à la rassurer par une froideur apparente, qu'elle perdit toute idée du danger qu'il y avait pour elle à le recevoir.