XXXII
Le prince de P… revint le même jour de Bruges, où il avait été voir un grand personnage. Sa première visite fut pour la princesse de Waldemar, la seconde pour Ellénore; il ignorait le péril qu'avait couru le petit Frédérik, et la présence de plusieurs personnes qu'il trouva le soir chez madame Mansley empêcha celle-ci de lui en parler; elle craignait à ce sujet les plaisanteries du chevalier de Pa…, et ne se sentait pas l'aplomb nécessaire pour braver un moment d'embarras. Mais ce qu'elle évitait d'un côté lui arriva d'un autre, et elle se sentit fort troublée en entendant le prince de P… se récrier sur le changement d'humeur qui s'était opéré chez M. de Savernon depuis qu'il l'avait quitté.
—Je l'ai laissé, dit-il, blâmant tout, déplorant avec raison tout ce qui se passe, et s'étonnant qu'on pût se distraire un instant des malheurs qui accablent nous et notre pays. Et je le trouve aujourd'hui gai, plein d'espoir, et prédisant la fin prochaine de l'atroce révolution, qui nous ruine, les succès de l'armée de Condé, et notre prochaine rentrée en France; pourtant les nouvelles de Paris sont affreuses. On s'apprête à juger le roi; Dieu sait quel sort on lui réserve! Jamais nous n'avons eu plus de sujets d'affliction. En vérité je crois qu'Albert a perdu la tête. La princesse de Waldemar surprise, comme moi, de la manière dont il déraisonnait pour nous prouver que nous avions tort d'être malheureux, lui a demandé la cause de ce changement subit dans ses idées. La question a semblé l'embarrasser, et la princesse a paru de son côté fort mécontente de la réponse.
—Elle eût été plus indulgente, dit le chevalier de Pa…, si elle avait cru être pour quelque chose dans la gaieté du comte; mais cette bonne humeur ne venait pas d'elle bien sûrement, et je crois qu'elle avait raison de s'en alarmer.
Pendant que tout cela se disait, Ellénore était au supplice, et pourtant elle n'avait pas la présomption de se croire la seule cause de la joie mal dissimulée qu'on reprochait à M. de Savernon. Mais il y a dans la vérité quelque chose qui agit en dépit de tous les scrupules de la modestie; et elle rougit si visiblement de la réflexion faite par M. de Pa…, que ce dernier sourit avec malice, et se félicita d'avoir à observer les progrès d'un sentiment qui allait sans doute jeter le trouble dans la société de la princesse. Une aventure amoureuse ou scandaleuse était une diversion fort amusante au milieu des ennuis et de la misère de l'émigration. L'esprit moqueur du chevalier de Pa… s'en réjouissait comme d'un bon spectacle.
—Je suis, disait-il, comme ce pauvre diable à qui Grosset donnait un billet d'auteur, au lieu d'argent pour payer son dîner, et qui s'en contentait; j'oublie que j'ai faim en voyant une bonne comédie.
Ce mot avait d'autant plus de force dans la bouche du chevalier, qu'il a laissé la réputation d'un gourmand d'élite.
Le lendemain, M. de Savernon se présenta chez madame Mansley pour s'informer de l'état de Rosalie, qui y avait été transportée le matin même; c'était l'heure où l'on reçoit quelques visites avant le dîner. Le valet de chambre le fit passer dans un salon et alla prévenir sa maîtresse, malgré les instances de M. de Savernon pour empêcher qu'on ne la dérangeât; elle s'empressa de venir le recevoir, ce ne fut pas sans quelque trouble, car elle se rappelait les paroles du prince de P… et elle concevait un pressentiment alarmant.
M. de Savernon aborda Ellénore avec un respect et un sérieux qui la rendirent plus confiante: il parut tout occupé des souffrances de la pauvre blessée et prédit qu'elles cesseraient bientôt, car il l'avait mise entre les mains du plus habile chirurgien de Bruxelles. Puis vint l'éloge du docteur. On passa de là au récit des malheurs de la France, à ce qu'on redoutait pour son avenir; tous les intérêts furent traités, excepté celui qui avait amené Albert. Que de visites se passent ainsi à tout dire, excepté ce qu'on pense!
Malgré le silence gardé par Ellénore et M. de Savernon sur l'accident de Rosalie, la reconnaissance de celle-ci et le bavardage de ses camarades eurent bientôt appris à tous les voisins comment un beau monsieur était venu au secours du petit Frédérik et de sa bonne. L'histoire se répéta, se commenta, et arriva bientôt des domestiques aux maîtres. Dès que le prince de P… la sut, il vint gronder Ellénore de ne lui en avoir pas parlé, et lui dire qu'il amènerait le soir même M. de Savernon qu'elle ne pouvait plus se dispenser de recevoir.