En ce moment, on annonça le chevalier de Pa… et le comte de Lauraguais. On ne parla que de la colère jalouse de l'Orosmane brasseur, dont le gentil Frédérik avait failli être victime, on envia à M. de Savernon le bonheur de l'avoir sauvé, et l'on plaisanta sur la récompense qui devait payer un tel service.

—En vérité, ce ne serait pas trop d'un peu d'amour, dit le chevalier.

—Dites donc d'une grande passion, s'écria M. de Lauraguais; pour qui fera-t-on une folie si ce n'est pour un jeune homme charmant, qui sauve ce qu'une femme a de plus cher au monde?

—Et qui, de plus, est l'amant d'une autre, ajouta le chevalier en souriant.

—Voilà justement ce qui me rend ingrate envers M. de Savernon, impolie, interrompit Ellénore, car si mes amis plaisantent ainsi sur un événement qui devrait simplement les intéresser, que dois-je attendre des gens qui ne me connaissent point, ce qui ne les empêche pas de me juger fort mal.

—Ah! vraiment, pensez-vous refaire les gens du monde, dit M. Lauraguais; les contraindre à prendre ces sortes de choses au sérieux quand vous les voyez chaque jour s'évertuer en plaisanteries, en jeux de mots sur les révolutions les plus sinistres, les crimes les plus atroces. On ne s'aborde jamais sans se demander: «Savez-vous le bon mot de M. de Rivarol ou de madame de C… sur les derniers événements de Paris? C'est ravissant.» Et l'on vous débite une moquerie fort spirituelle dont il faut rire aux éclats, sous peine de passer pour imbécile. En vérité, si quelques braves ne se battaient pas, ne se faisaient pas tuer pour la bonne cause, on aurait une pauvre idée de leur dévouement à la monarchie. La soutenir par des quolibets!

—Que voulez-vous, dit le chevalier, c'est une manière comme une autre, on ne change pas si subitement l'esprit d'une nation. Songez donc que depuis M. de Maurepas, la France s'est gouvernée à coups de chansons, d'épigrammes rimées; et qu'elle a peine à en perdre l'habitude; mais soyez tranquilles, messieurs les jacobins la rendront plus grave.

»En France, disait Saint-Evremond, la mort seule brave le ridicule.

»Eh bien, la terreur et la mort se chargent, à ce qu'il paraît, de rendre les pauvres Français à la raison. Hélas! nous vivrons peut-être encore assez pour les voir sérieux et tristes!

Cette réflexion ayant fourni à Ellénore plusieurs prédictions funestes sur ce qui résulterait de l'inexplicable résignation des Parisiens à subir le joug du comité terroriste qui commençait à régner, la conversation se continua sur ces douloureux intérêts; il ne fut plus question de M. de Savernon, ce qui ne détourna point le prince de P… du projet de l'amener chez madame Mansley dès le lendemain.