En agissant ainsi, le prince n'avait pas l'intention de vouloir distraire Ellénore d'un amour trahi, par ce qu'on appelle dans le monde une liaison de coeur, une amusante coquetterie; il la connaissait incapable de sentiments légers, et désirait seulement composer sa société de personnes assez spirituelles pour la comprendre. Il lui semblait impossible de la connaître sans l'estimer et partant sans le faire estimer: en la forçant à admettre un causeur de plus dans son petit salon, il pensait à se faire un second pour la défendre lorsqu'on l'attaquerait chez la princesse de Waldemar; sorte de plaisir auquel on se livrait souvent, en dépit des airs dédaigneux que prenaient les jolies médisantes et qui s'accordaient mal avec la satire acharnée de tout ce qu'on prétendait avoir été dit ou fait par madame Mansley.

La bonté du prince l'emportait de beaucoup sur son adresse, cette circonstance le prouva; il n'eut pas de peine à déterminer M. de Savernon à l'accompagner chez Ellénore; mais il entoura la présentation d'Albert dans la société de madame Mansley de tant de précautions, de mystères inutiles, qu'il la fit remarquer des gens qui ne s'en seraient pas aperçus, tant cette démarche leur importait peu.

M. de Savernon avait un de ces caractères qu'on ne voit jamais dans les romans, mais assez souvent dans le monde. Incapable de mélancolie, il ressentait les grandes douleurs avec courage, et les peines ordinaires excitait simplement sa mauvaise humeur. Gai, railleur, il était dévoué aux amis dont il se moquait; sa légèreté en parlant d'amour cachait merveilleusement la constance, la profondeur de ses sentiments, et son obstination à les faire accepter. En le voyant si libre d'esprit, si naturellement enjoué, si simple dans ses manières avec elle, Ellénore perdit bientôt la crainte que les soins d'Albert, ses coquetteries pour Frédérik, lui avaient fait un moment concevoir.

—La retraite où je vis, pensa-t-elle, les méchants propos que la société tient sur mon compte l'avaient sans doute encouragé à s'établir en soupirant près de moi; en me connaissant mieux, il a jugé que cette attitude ne serait pas convenable et me forcerait à cesser de le voir; il a préféré m'honorer par une franche amitié que de m'insulter par une coquetterie trop confiante. Je lui en sais bon gré. Sa gaieté me distrait, il amuse mes amis, ce qui me répond de leur constance, et je me trouve à mon aise avec lui, comme avec un frère.

Dans cette sécurité, Ellénore laissait venir Albert passer chaque jour une partie de la soirée chez elle; elle exigeait seulement qu'il ne vînt qu'après le thé servi chez la princesse de Waldemar, heure à laquelle on y faisait ordinairement de la musique. Albert n'était pas, à beaucoup près, aussi mélomane que sa noble amie, et il s'esquivait avec joie pendant le concert d'amateurs pour aller se mêler aux bons causeurs d'Ellénore.

Les discussions avaient un grand attrait pour lui, et il les excitait avec une adresse que tout secondait; car, à cette époque, les sujets les plus différents s'y prêtaient également. Les moeurs, les livres, la philosophie, le théâtre, la jurisprudence, les sciences elles-mêmes; on accusait de tout la révolution française, et chacun prétendait connaître le véritable père de cette furie sanglante. Ellénore seule la disait fille du Temps, et osait prédire qu'après de grands malheurs, elle laisserait de grands bienfaits. Maintenant, cette idée est devenue très-commune. Mais c'était la plus hardie qu'on pût lancer pendant le règne de la Terreur.

Il fallait toute l'éloquence d'Ellénore pour la soutenir et la défendre contre ceux que cette révolution exilait et ruinait. Il fallait plus encore; elle ne pouvait se faire pardonner d'en espérer pour l'avenir qu'en se dépouillant elle-même pour venir au secours des nombreuses victimes de la cause qu'elle plaidait; mais sa générosité muette envers de nobles malheureux la rendait chère à ceux-là même qui blâmaient ses opinions. Madame de Staël avait déjà donné l'exemple des habitudes aristocratiques unies aux opinions les plus libérales; mais dans le temps où elle avait écrit en faveur de la liberté, on ne s'était point encore servi de cet étendard sacré pour mener à la mort l'élite de la nation française. Il fallait un courage des temps antiques pour rester fidèles à un culte dont les desservants faisaient horreur. Ces deux femmes l'ont eu, ce courage héroïque, et quoique séparées l'une et l'autre par tout ce que la société, le hasard des circonstances peuvent réunir d'obstacles entre deux personnes dont les amis ont été souvent les mêmes, elles n'ont cessé de prêcher, chacune de son côté, avec enthousiasme et dans le plus beau langage, la religion politique qui soumet aujourd'hui les nations éclairées.

M. de Savernon était du petit nombre d'hommes qui permettent la supériorité aux femmes, pourvu qu'elle soit accompagnée de bonté dans les sentiments et de simplicité dans les manières. Les victoires qu'Ellénore remportait journellement contre ses spirituels amis sur les sujets les plus graves, excitaient son admiration. Sa conversation était quelque chose de si différent du joli gazouillement des autres femmes, qu'Albert commettait souvent l'imprudence d'en parler devant elles. Alors une nuée d'épigrammes tombait sur lui et sur son engouement aveugle pour la ci-devant maîtresse du lord Rosmond. On l'accablait de questions ironiques sur le progrès qu'il faisait dans le coeur de la belle délaissée; la princesse de Waldemar elle-même, affectait de traiter en riant la prédilection d'Albert pour madame Mansley, et lui demandait d'un ton qui voulait être dédaigneux, si réellement il la trouvait plus jolie que la dernière danseuse française qui venait de débuter au théâtre de Bruxelles. Et toutes ces méchancetés injustes, insolentes, n'excitaient pas seulement l'indignation d'Albert, elles lui inspiraient la ferme résolution de protéger Ellénore contre une malveillance si peu méritée. C'est ainsi que dans une âme noble on fait d'un simple attachement un point d'honneur, et d'un désir coquet une véritable passion.

XXXIII

Ellénore, toujours de bonne foi avec elle-même comme avec les autres, s'avoua bientôt que la préférence gracieuse de M. de Savernon tournait à un sentiment sérieux. Les conséquences fâcheuses qui en pouvaient résulter apparurent toutes à son esprit. Elle résolut de s'y soustraire au prix des sacrifices les plus pénibles. Mais avant d'en venir à éloigner M. de Savernon complétement de chez elle, Ellénore tenta de l'amener peu à peu à y être reçu moins souvent. Elle imagina de faire plusieurs petits voyages dans les environs de Bruxelles, à Malines, à Anvers, à Bruges. C'était pour voir, disait-elle, les monuments gothiques, les beaux tableaux que renferment ces différentes villes. Et tout aussitôt, M. de Savernon se trouvait dévoré du désir de voir aussi toutes ces curiosités. Le prince de P… était forcé de lui rappeler que la princesse de Waldemar serait désolée d'être privée de sa présence pendant des semaines entières, et de le savoir auprès d'une femme dont elle était déjà jalouse, considération qui n'avait pas grand effet sur la raison d'Albert. Alors le prince lui représentait le tort qu'il ferait à Ellénore en confirmant les bruits qui se répandaient déjà sur son amour pour elle.