—Comme vous la traitez! dit M. de Croixville, quand il fut seul avec la duchesse.

—Je la remets à sa place, répondit-elle, et de la façon la plus douce; car j'entends qu'elle soit mieux traitée qu'aucune des femmes de ma maison. Mais il est temps de reprendre avec elle les manières convenables à son état.

Alors, se faisant le reproche d'avoir laissé prendre à Ellénore de fausses idées sur sa véritable condition, madame de Montévreux fit entendre clairement qu'elle allait lui faire prendre rang parmi ses femmes de chambre, avec le privilége d'être la mieux payée et la mieux logée.

—Oubliez-vous, dit le marquis, que le père de cette jeune fille était l'un des meilleurs officiers qu'ait jamais commandés le duc de Montévreux et que s'il était ici, il ne permettrait pas qu'on traitât ainsi l'enfant du brave Mansley?

—Mais qui vous parle de la maltraiter? reprit la duchesse en haussant les épaules. Ne sera-t-elle pas cent fois mieux chez moi, qu'elle serait chez personne! Je ne puis la surveiller, ni la doter, comme si elle était ma fille, et c'est lui rendre service que de la former au travail. Avec ses dispositions aux manières indépendantes il est bon de lui rappeler qu'elle ne possède rien et n'a droit à rien.

—Qu'à votre protection, madame, car la pauvre enfant ne l'a pas sollicitée; et en l'offrant à sa famille, vous avez pris l'engagement de la lui conserver toute votre vie: que deviendra-t-elle si vous la lui retirez? Sa beauté, son esprit, l'éducation que vous lui avez donnée seront autant de motifs pour conspirer sa perte.

—Sa beauté, son esprit, répéta la duchesse avec amertume, seront beaucoup moins en danger dans mon cabinet de toilette, et mieux gardés par mes femmes que dans mon salon.

—Mais à quoi bon lui avoir donné tous les talents d'une jeune personne comme il faut, si elle doit vivre avec vos femmes de chambre?

—Sans doute, il aurait mieux valu ne lui montrer qu'à coudre, mais il est encore temps de réparer ce tort, et de l'empêcher surtout de se laisser corrompre par les flatteries ridicules dont on enivre déjà son amour-propre. On veut lui persuader qu'elle a tout ce qui lui manque; eh bien, il est de mon devoir de l'éclairer et de la réduire à la seule condition qui lui en convienne.

On devine sans peine tout ce que tenta M. de Croixville, pour détourner la duchesse d'une résolution dont il redoutait les suites; mais chaque mot de sa part aigrissait encore plus l'humeur jalouse de madame de Montévreux et son désir d'humilier sa rivale; enfin, ne pouvant rien gagner sur son esprit, M. de Croixville la quitta fort en colère et en la rendant responsable de tout ce qui pourrait arriver. Malgré ces menaces, la duchesse continua à se faire servir par Ellénore.