En finissant ces mots, M. de Croixville serra la main d'Ellénore, comme il eût serré celle d'un ami, en s'engageant à lui par une promesse solennelle, et il la quitta sans attendre sa réponse. Il venait d'apercevoir la robe blanche de madame de Montévreux à travers les lilas qui bordaient l'allée. Par un de ces premiers mouvements où la crainte l'emporte sur la prudence, il fit signe à Ellénore de remonter par une allée tournante afin d'éviter la rencontre de la duchesse; mais la fierté d'Ellénore, et plus encore la conscience de sa conduite innocente, ne lui permirent pas de céder à l'avis que lui donnait M. de Croixville: éviter les regards de sa protectrice, c'était se donner un air coupable, et forte du courage qu'elle avait mis à la défendre contre les accusations de son ami, Ellénore passa près d'elle en la saluant respectueusement, et courut se renfermer dans sa chambre pour se livrer à toutes les réflexions que l'offre de M. de Croixville devait faire naître dans une âme orgueilleuse et vivement blessée.
V
L'idée de se savoir un appui contre la malveillance de madame de Montévreux rendit Ellénore plus calme, elle se promit de supporter avec plus de patience ce qu'elle appelait l'humeur capricieuse de sa bienfaitrice; et elle retourna chez la duchesse aux heures où elle avait l'habitude de s'y rendre.
D'abord elle fut frappée de la familiarité hautaine avec laquelle la duchesse lui parlait devant M. de Croixville, l'appelant à chaque minute pour lui demander son métier à broder, ses soies, son cordonnet, et laissant dix fois tomber son mouchoir pour le faire ramasser par Ellénore; puis, quand vint le coiffeur, la duchesse le renvoya en disant:
—Je ne sortirai point aujourd'hui, j'ai mal à la tête, une longue coiffure me fatiguerait; Ellénore arrangera mes cheveux, et me mettra ma baigneuse[2].
[Note 2: Sorte de bonnet négligé, qui était à la mode en ce temps.]
Enchantée d'être choisie pour soigner sa protectrice, et pour épargner quelque secousse à sa tête malade, Ellénore se met à la coiffer de son mieux, en touchant à peine de ses jolis doigts les cheveux qu'elle boucle.
—C'est bien, dit la duchesse. Maintenant, allez trouver mademoiselle
Adeline; je ne m'habillerai que dans une heure.
Ellénore, pensant qu'on la chargeait d'un ordre pour mademoiselle Adeline, sortit sans faire attention au ton qui avait accompagné les derniers mots de la duchesse.
Quand le mal passe la mesure, il est plus long à comprendre.