Enfin, succombant au chagrin de se voir traitée si sévèrement, Ellénore se décide à demander à madame de Montévreux ce qui peut lui attirer ce cruel changement. Les larmes qui baignent son visage en faisant cette question, attendrissent un instant la duchesse; elle répond, en souriant, qu'elle ne sait pas de quel changement Ellénore veut parler, qu'elle n'a rien à lui reprocher, mais que ses manières avec elle devaient nécessairement se ressentir de la différence qu'on mettait entre un enfant et une jeune fille. Madame de Montévreux ajouta encore plusieurs raisons qui avaient pour but de rassurer Ellénore sur l'affection qu'elle lui portait; mais il y avait une contrainte visible dans les expressions amicales de la duchesse, le mot de protection revenait si souvent dans ses phrases arrangées que loin d'en avoir le coeur soulagé, Ellénore sortit de cet entretien plus affligée qu'elle ne l'était; car elle n'espérait plus rien d'une explication.

La bonté dédaigneuse de la duchesse venait de lui révéler cruellement sa condition près d'elle. Toutes ses illusions filiales venaient de s'évanouir, et l'état d'humiliation où la plongeait cette découverte abattit son courage. Elle tomba dans un de ces accès de désespoir qu'on dirait insensés, s'ils n'étaient trop souvent expliqués par de justes pressentiments. Madame de Montévreux ne lui avait adressé que des paroles amicales. Elle n'aurait pu se plaindre d'elle sans paraître ingrate; et cependant Ellénore, sentant son coeur oppressé, s'empressa de sortir pour lui cacher ses larmes.

La crainte d'être questionnée sur la cause de ses pleurs la détermina à descendre dans le jardin pour se livrer sans contrainte à sa tristesse. Assise sur le banc d'une petite allée sombre, elle méditait douloureusement sur le sort qui l'attendait dans ce brillant séjour lorsqu'elle aperçut M. de Croixville à l'autre bout de l'allée. Il s'était arrêté, et la regardait d'un air où la pitié semblait redoubler un vif intérêt.

Ellénore essuie aussitôt ses larmes, se lève et s'efforce de sourire en saluant M. de Croixville, puis elle se dispose à rentrer, mais il l'arrête, et s'excusant de son indiscrétion:

—Pardon, dit-il, vous pleuriez, je n'ai pas le droit de vous questionner; mais l'intérêt que vous inspirez à tout ce qui vous connaît, ne permet pas de vous savoir du chagrin sans s'inquiéter de ce qui le cause; à votre âge on s'afflige pour si peu! je suis certain que si j'étais assez heureux pour mériter votre confiance, je vous prouverais bientôt que vous avez tort de pleurer.

—Cela ne serait pas difficile, répondit Ellénore, car je ne sais vraiment pas d'où me vient cet accès de tristesse.

Ces mots, dits avec une légèreté affectée, n'abusèrent point M. de
Croixville.

—Ainsi, vous ne voulez pas m'avouer ce qui vous fait de la peine, dit-il, eh bien, je le devinerai, et vous ne retirerez d'autre profit de votre défiance que d'avoir offensé un ami, oui, un ami: ce mot vous étonne, vous êtes bien assez jolie, assez aimable pour qu'on soit votre adorateur. Mais mon ambition ne va pas jusque-là; de plus jeunes que moi vous adresseront assez d'hommages passionnés, moi je ne prétends qu'à votre amitié, et à la confiance que vous ne sauriez me refuser, puisque mon attachement pour les maîtres de cette maison m'a mis depuis longtemps dans la confidence de tout ce qui vous regarde. Je ne sais ce qu'on a fait pour vous; mais je sais aussi à combien de respects, de soins vous avez droit, et pour vous donner l'exemple de la confiance je vous dirai que, depuis quelque temps, il me semble voir moins d'affection dans la manière dont on vous traite.

—Ah! monsieur, vous vous trompez, dit Ellénore en détournant la tête pour ne pas laisser voir ses yeux qui se remplissaient de larmes.

—Non, je ne me trompe pas, et votre empressement à justifier ceux qui vous… affligent, dit M. de Croixville, après avoir hésité sur le choix d'une expression qu'il voulait adoucir, votre absence de l'appartement de madame de Montévreux, où je ne vous ai pas rencontrée depuis quinze jours, ce soin qu'on prend de ne plus vous mettre d'aucune de nos promenades, tout cela cache un motif blâmable. Vous n'avez pu vous attirer, par aucun tort, ce changement de conduite à votre égard; il est impardonnable, et malgré votre générosité à le nier, il frappe tout le monde; je respecte trop la noblesse de votre caractère pour insister sur une confidence qui lui coûterait; mais comme on ne peut prévoir les effets de cette malveillance que rien n'autorise, je tiens seulement à vous dire que si elle augmentait d'une manière intolérable, vous avez un ami qui saurait bien vous y soustraire, et cela sans que vous ayez à rougir de sa protection; car en offrant un asile à la fille du brave colonel Mansley, croyez bien que je n'oublierai jamais ce que son honneur eût exigé du mien.