A toutes les qualités d'un bon gentilhomme, M. de Croixville joignait tous les défauts d'un homme à la mode. Sa naissance, son rang, lui permettaient de certaines liaisons qu'un simple courtisan n'aurait osé former; car dans ce temps de préjugés, les mésalliances se toléraient en raison de la distance qui existait entre l'ami et ses compagnons de débauche, ou entre l'amant protecteur et sa maîtresse bourgeoise. L'amitié du régent pour l'abbé Dubois et l'amour de Louis XV pour madame du Barry, semblaient avoir érigé cet usage en principe.
IV
M. de Croixville, à l'exemple d'un grand seigneur trop populaire en ses amours, se reposait souvent des petits soupers de Mousseaux et des parties de chasse du Raincy, en venant faire sa cour à la reine et en parlant d'amour à la duchesse de Montévreux. Lorsque le marquis, connu par son goût pour les succès faciles, affichait une de ces passions respectueuses qui font ordinairement la gloire des femmes coquettes, il était sûr de la voir accueillie avec reconnaissance; pourtant cet amour était devenu, à l'époque dont nous parlons, un tribut tout d'admiration, qui n'attirait ni dangers, ni remords; les apparences avaient beau compromettre, n'importe, la femme la plus sage bravait la médisance pour captiver le coeur de M. de Croixville, et nulle n'hésitait, pour ainsi dire, à se perdre, en sûreté, pour lui.
Madame de Montévreux était déjà depuis près d'un an l'objet des soins empressés de M. de Croixville, lorsqu'elle s'aperçut de son admiration pour Ellénore qui touchait à sa quinzième année, de la préoccupation qui le dominait tant qu'elle était présente, et de la rêverie où il tombait dès qu'elle quittait le salon, à l'heure où les invités arrivaient; car il n'était pas d'usage alors de rencontrer de jeunes personnes dans le monde, on ne les y menait que peu de mois avant leur mariage, et il fallait être dans l'intimité des maîtres de la maison pour connaître leurs enfants.
C'était au moment consacré à leur coiffure que les femmes recevaient les hommes privilégiés; la présence obligée du coiffeur, celle d'une ou deux femmes de chambre ôtaient à ces visites du matin toute apparence de tête-à-tête et de rendez-vous. On y parlait des plaisirs de la veille, de ceux qu'on se promettait le soir, et l'adorateur le plus dévoué y venait apprendre d'un caprice bienveillant, ou sévère, la joie ou l'ennui de sa journée.
Ellénore assistait ordinairement à la toilette de madame de Montévreux. L'indépendance de son esprit, la manière piquante dont elle raisonnait ou déraisonnait sur les aventures qu'elle était loin de comprendre, amusaient à tel point la duchesse et ses amis, que les visites se prolongeaient souvent par le seul attrait de voir et d'entendre causer la charmante Ellénore.
Ce qui surprenait particulièrement en elle, c'était la véhémence de ses opinions politiques ou littéraires, sa profonde connaissance des sujets sérieux sur lesquels elle répondait, et l'éloquence qu'elle mettait dans la discussion. Cette application d'un esprit si jeune concentré sur des intérêts si graves, prouvait assez le goût d'Ellénore pour l'étude, et la nature forte de son caractère; il y avait dans sa prédilection pour la littérature anglaise, moins d'amour national que d'admiration pour de grand penseurs: nourrie de la lecture de leurs ouvrages, elle y avait puisé les principes d'une philosophie politique, dont on a fait depuis de sanglantes parodies. Sans connaître toute l'infériorité de sa position chez la duchesse de Montévreux, la fierté d'Ellénore accueillait avec avidité tout ce qui tendait à prouver la supériorité du mérite sur les supériorités de convention. L'instinct des protégés leur fait si vite deviner l'appui qui leur manque! ils se sentent de si bonne heure les sujets du caprice, que leur âme inquiète cherche un refuge chez tous les apôtres de l'indépendance.
Habituée à voir sa protectrice applaudir à ses moindres succès, quel fut l'étonnement d'Ellénore en s'apercevant de l'air sombre qui se peignait tout à coup sur les traits de madame de Montévreux, et de cette expression malveillante qui s'augmentait à chacun des éloges que M. de Croixville faisait des grâces de la jeunesse, de l'audacieuse inexpérience d'Ellénore! Celle-ci pensa d'abord qu'elle avait dit, sans s'en douter, quelque chose d'inconvenant; cette idée la rendit confuse, et la fit balbutier en répondant aux tendres flatteries que lui adressait le marquis. Ce trouble fut interprété par madame de Montévreux comme l'effet d'un sentiment qu'Ellénore pouvait ignorer tout en l'éprouvant, mais que la prudence d'une rivale devait empêcher de se développer.
A dater de ce moment, les manières de la duchesse avec Ellénore devinrent moins affectueuses; elle cessa de s'amuser à la parer, à lui choisir elle-même la robe ou le chapeau qui devait l'embellir; elle ne la fit plus monter avec elle dans sa calèche, lorsqu'elle allait se promener au Cours-la-Reine, et elle prit soin de lui donner un maître de dessin dont la leçon avait toujours lieu à l'heure où arrivait le coiffeur.
Pour le malheur d'Ellénore, M. de Croixville avait remarqué son absence, il s'en était plaint à la duchesse; ce reproche maladroit en avait amené de plus vifs et d'aussi bien fondés, et la pauvre enfant, cause innocente de fréquentes scènes de jalousie entre la duchesse et le marquis, s'épuisait en conjectures pour deviner ce qui lui avait fait perdre si subitement les bonnes grâces de sa protectrice.