—Il est très-mauvais pour les poitrines délicates.
—Moi, je compte sur le mouvement, la distraction du voyage, dit le prince; sauf quelques promenades à cheval, madame mène ici une vie trop recluse; elle n'a plus ni sommeil ni appétit; nous allons courir après l'un et l'autre, et nous vous la ramènerons bien portante.
—Quand cela? demanda Albert.
—Quand elle sera fatiguée du voyage et de nous.
—Ah! faites que ce soit bientôt, madame; pensez un peu à ceux que vous laissez ici, et qui vont passer des journées insipides.
—Il a parbleu raison, dit M. de Lauraguais; où voulez-vous que nous retrouvions ces bonnes causeries, ces disputes, même, qui nous forcent chaque soir à employer ce que le bon Dieu nous a donné de raison et d'esprit? Est-ce parmi des gens, très-comme il faut, sans doute, mais qui ne savent que rabâcher sur leur malheur, ou l'oublier pour des intérêts misérables, que nous trouverons à échanger nos idées, à tirer des espérances du sein des événements que nous déplorons tous? Non, il faudra subir le babil moqueur, ou la rage insensée de nos camarades d'infortune, et cela n'est ni utile, ni amusant; revenez donc bien vite.
—Sinon, nous irons vous chercher, interrompit M. de Savernon.
—Oui, pour alimenter les méchants propos dont on m'accable; ce serait bien peu charitable, dit Ellénore en regardant Albert.
Et il baissa les yeux, confus de s'être attiré un reproche dont il ne pouvait se dissimuler la justice. Il garda le silence le reste de la soirée et ne le rompit pas même au moment des adieux. Il aurait cru profaner ses regrets en mêlant quelques mots aux phrases plus ou moins sincères des amis qu'allait quitter Ellénore, et ne craignit pas de lui paraître impoli. Il avait trop la conscience de la peine qu'il éprouvait, pour ne pas se flatter d'être deviné. Les sentiments vrais ont cela de bon qu'on n'est pas obligé d'en faire l'aveu.
Le chevalier de Pa… brûlait d'accompagner Ellénore dans le voyage d'agrément qu'elle allait entreprendre; il en parla au prince qui lui en obtint sans peine la permission. Tous trois partirent avec le petit Frédérik dont la gaieté enfantine charma les fatigues de la route. Après s'être arrêtés dans toutes les villes dont les églises et les tableaux méritaient cet honneur, ils se rendirent à Anvers, dans cette belle patrie de Rubens qu'il dota de ses chefs-d'oeuvre. Impatients de les admirer, ils voulurent commencer par visiter la cathédrale; mais leur cicérone flamand ne le permit pas, il leur fallut arriver par degrés au sommet de l'admiration: on ne leur fit pas grâce du plus petit cadre, et même devant la fameuse descente de croix de Rubens, il leur fallut voir, l'un après l'autre, chacun des battants qui recouvrent le tableau et représentent les beaux portraits chers à un grand peintre, avant d'obtenir qu'on tirât le rideau, dernier obstacle apporté à la curiosité des amateurs.