—Heureusement, dit le prince de P…, qu'elle ne peut raisonnablement nous laisser là, pour s'en aller toute seule, car elle serait assez folle pour céder la place à ces dames; comme si la ville d'Anvers n'était pas assez grande pour les contenir ensemble; mais je veux savoir quel malin esprit leur a inspiré l'idée de venir ici en même temps que nous.
—Eh! vraiment, cela n'est pas difficile à deviner, c'est ce pauvre Albert qui a imaginé cela pour diminuer d'autant les ennuis de notre absence, reprit le chevalier, en portant les yeux sur madame Mansley.
—L'étourdi! il devait bien prévoir ce que ce beau projet lui attirerait de soupçons, de querelles. Ah! tout n'est pas joie dans l'honneur d'être aimé d'une femme jalouse.
—Cela n'est pas même supportable tant qu'on lui est fidèle, dit le chevalier; jugez ce que cela devient, quand on commence à en aimer une autre.
—Je sais bien que vous dites cela uniquement pour m'impatienter, interrompit vivement Ellénore, et que vous ne me faites la déclaration de l'amour qu'il vous plaît de supposer à M. de Savernon, que dans la certitude où vous êtes qu'il ne m'en a jamais parlé; mais cette plaisanterie m'importune et me cause, malgré moi, une sorte d'embarras quand je me trouve avec M. de Savernon. Soyez assez charitable pour me l'épargner.
—Oui, plus de remarques à ce sujet, dit le prince, et agissons comme si personne n'y pensait… J'ai fait retenir une loge au théâtre Allemand. C'est une troupe de chanteurs de Vienne qui parcourt la Belgique en représentant les opéras de Mozart; ils donnent aujourd'hui la Flûte enchantée. On dit que la pièce n'a pas le sens commun, mais que la musique est excellente.
—C'est ce qu'il nous faut, dit M. de Pa…, car je ne vous soupçonne pas de mieux comprendre l'allemand que moi, et ne pas entendre les paroles d'un opéra-comique, c'est une bonne fortune!
Ellénore passa dans sa chambre pour changer de robe, et, malgré l'extrême simplicité de sa parure, l'éclat de son teint, l'arrangement de ses beaux cheveux, la blancheur de ses vêtements, la rendaient remarquable en dépit de son désir d'être inaperçue.
Madame Mansley avait l'habitude de dîner à l'anglaise, c'est-à-dire plus tard que tout le monde; aussi le spectacle était-il commencé lorsqu'elle y arriva. L'effet que produisit son entrée dans la salle aurait flatté la vanité d'une autre, car tous les yeux se fixèrent sur elle, et des signes d'admiration non équivoques dirent assez combien on la trouvait belle. Mais Ellénore en ressentit une confusion pénible, tant elle savait ce que la malveillance fait payer de semblables succès. Cependant Albert en était témoin, et son coeur en battait de joie. Voir approuver sa folie par tout un public d'indifférents, c'est un encouragement dangereux. Tapi dans un coin de la loge de la princesse de Waldemar, il savourait en silence les éloges de ses voisins sur la beauté d'Ellénore, et même les épigrammes des deux femmes qui dépréciaient madame Mansley, pour faire leur cour à la princesse. Mais la personne qui rendait le plus de justice à l'élégante beauté d'Ellénore était celle qui n'en parlait pas. En vain elle entendait dire à la comtesse de M…:
—C'est une fort jolie grisette qui fera très-bien ses affaires avec les princes allemands ou autres; car, pour nos émigrés, ils sont trop pauvres, et je pense qu'elle n'en fait pas grand cas. Ces dames-là savent fort bien calculer et ne font pas de folies gratis.