La princesse devinait, à la noble attitude de madame Mansley, à ses manières simples et dignes, aux soins respectueux des gens qui l'entouraient que ce n'était point une femme capable des actions avilissantes qu'on lui prêtait. La jalousie est si flatteuse! si empressée de reconnaître les agréments, le mérite qu'elle redoute! il ne fallut pas longtemps à madame de Waldemar pour se convaincre de l'importance des sentiments qu'inspirait une personne si distinguée.

Ce n'est point un caprice, pensa-t-elle, Albert l'aime sérieusement; ses soins pour le dissimuler, la peine qu'elle prend de le fuir en sont la preuve; je suis bien malheureuse!

Et tous les avantages attachés à un grand nom, à une belle situation, disparaissaient sous l'humiliante pensée de n'être plus aimée, de se voir préférer une femme que le dédain, le calcul peut-être, rendaient rebelle aux désirs de l'inconstant, et dont les froideurs l'emportaient sur un dévouement sans bornes. Qu'il est affreux de se dire: Si je l'avais rendu malheureux, il m'aimerait encore!

La princesse de Waldemar, absorbée dans ses tristes réflexions, paraissait occupée du spectacle et regardait obliquement ce qui se passait dans la loge de madame Mansley. Elle en vit sortir le chevalier de Pa… pendant l'entr'acte pour venir la saluer dans la sienne; alors M. de Savernon s'empressa d'offrir sa place au chevalier et profita de ce moment pour aller s'informer des nouvelles d'Ellénore. Cet échange de politesses était fort simple, et M. de Savernon aurait cru faire une lâcheté en manquant à rendre publiquement ses devoirs à une personne chez laquelle il s'honorait d'être admis.

Mais la princesse interpréta différemment cette démarche; elle la mit sur le compte d'une attraction irrésistible, d'un désir trop impérieux pour n'y pas tout sacrifier, même le repos de la femme dont on est adoré, et elle conçut un tel dépit, que, ne pouvant pas se contraindre, elle imagina de se trouver mal. C'était une manière de mettre fin au supplice que lui causait la présence d'Ellénore, et d'éprouver le tendre intérêt d'Albert; mais celui-ci, tout au bonheur de se trouver près de madame Mansley, d'entendre sa voix, de jouir de son esprit, ne s'apercevait pas de la rumeur produite par l'évanouissement de la princesse, qu'on s'empressait de transporter hors de la loge. Ellénore fut obligée de le lui faire remarquer; elle engagea de plus le prince de P… à porter secours à la princesse, ce qui forçait Albert à le suivre. En effet, tous deux coururent au foyer où l'on venait de déposer la malade; à peine Albert fut-il près d'elle, qu'elle ouvrit les yeux et rassura ses amis sur son état; mais, comme elle prétendit souffrir encore trop vivement d'un reste d'oppression, elle fit demander son carrosse, et toutes les personnes qui l'avaient accompagnée au spectacle furent obligées de la reconduire.

—La princesse a pris là un mauvais moyen, dit le chevalier au prince, lorsque celui-ci rentra dans sa loge après avoir reconduit la princesse jusqu'à sa voiture; ce n'est pas en contrariant les gens qu'on les captive. Ce pauvre Albert se divertissait beaucoup ici, et la soirée d'auberge qui va remplacer la fin de celle-ci ne lui rendra pas le plaisir qu'il prenait au spectacle. Voilà comme on rend le joug pénible; on met un ennui à la place d'un plaisir, et l'on s'étonne de voir préférer ce qui amuse.

—Tout cela est fort désagréable, dit le prince en répondant à sa pensée, plus qu'à M. de Pa…, car il prévoyait tout ce que cet évanouissement et les scènes qui en seraient la suite, allaient porter de trouble chez la princesse. Il était impossible qu'Ellénore ne s'avouât pas être la cause de ces querelles; et le prince redoutait de lui voir prendre un parti violent pour calmer toutes ces agitations.

Il ne se trompait point. Ellénore cherchait sérieusement à se soustraire à de nouveaux chagrins, et elle pensait à employer l'amitié du prince pour déterminer M. de Savernon à rompre tous ses rapports de société avec elle. Le soir même, elle retint le prince quelques moments chez elle, après le spectacle, pour lui faire part du service qu'elle attendait de lui.

—Je dirai tout ce que vous voudrez, répondait le prince, mais j'ai peur qu'il n'en résulte le contraire de ce que vous désirez. Albert est fort entêté dans ses sentiments, et s'il apprend que c'est pour tranquilliser la princesse que vous ne voulez plus le voir, il prendra la pauvre femme en horreur et rompra avec elle d'une manière éclatante.

—Comment faire? dit Ellénore, n'est-ce pas assez de subir la honte d'une situation que je n'ai pas méritée sans donner lieu à de nouvelles calomnies sur mon compte? C'est à l'amour que je dois tous mes malheurs, et l'idée d'en inspirer, d'en ressentir, me cause autant d'effroi que de répugnance. Il n'est rien que je ne puisse tenter pour me mettre à l'abri de cet affreux sentiment, source éternelle de larmes, de déshonneur. Grâce au ciel, il a si bien flétri mon âme qu'elle est incapable de l'éprouver de nouveau.