—Belle illusion que vous verrez bientôt s'évanouir, ma chère enfant; mais puisque vous tenez à conserver l'indépendance qui vous coûte assez cher, comptez sur moi pour déterminer Albert à respecter les arrêts de votre prudence. Je lui parlerai au nom de votre intérêt personnel, autrement il ne m'écouterait pas; mais en lui peignant ce que ses soins peuvent ajouter de tourments à tous ceux dont vous souffrez encore, il se fera un point d'honneur, je n'en doute pas, d'obéir à vos ordres.
Cette assurance rendit un peu de calme à Ellénore. Cependant elle insista pour retourner dès le lendemain à Bruxelles. C'était déjà prouver à la princesse combien elle désirait éviter une rencontre semblable à celle de la veille. Il fut convenu avec le prince de P… qu'il irait trouver M. de Savernon le matin, de bonne heure, et qu'après un long entretien, il reviendrait déjeuner avec Ellénore et le chevalier, pendant ce temps, on mettrait les chevaux de poste à la voiture pour les ramener tous trois à Bruxelles.
XXXV
—Eh bien, dit Ellénore, quand le prince revint de chez Albert, comment avez-vous été accueilli?
—Mais beaucoup mieux que je ne m'y attendais; j'ai été fort content d'Albert. A peine ai-je parlé du tort que ses assiduités pouvaient vous faire, qu'il m'a promis de se conformer à tout ce que vous exigeriez de lui.
—Mais je n'exige rien, dit Ellénore avec un peu d'humeur, il va croire que je fais la Bélise, et que je m'arme contre un amour dont il n'a pas même l'idée. En effet, de quel droit lui défendrais-je de vouloir me plaire, l'a-t-il jamais tenté. C'est la sotte jalousie de cette femme qui me rend ainsi ridicule. Lui avez-vous bien dit, au moins, que ce seul motif m'engageait à l'éloigner de chez moi; que je n'en viendrais pas à cette mesure de prudence, si ma position me permettait de rassurer moi-même la princesse de Waldemar sur les simples rapports qui existent entre M. de Savernon et moi? Enfin, avez-vous pensé à mettre ma fierté à l'abri de leurs moqueries?
—Tranquillisez-vous, ils n'ont vraiment pas envie de rire, ni l'un ni l'autre, de ce que vous leur faites éprouver. Cependant, je dois convenir qu'Albert a montré beaucoup de courage en recevant son congé. Il est vrai de dire que je n'ai pas épargné les bonnes raisons pour lui prouver les scènes qui résulteraient de son entêtement à vous suivre. Il faut croire que mon éloquence l'a persuadé, car il n'a pas fait une objection. Seulement, il m'a questionné sur vos projets, il m'a demandé si l'atroce conduite de lord Rosmond était parvenue à détruire complétement l'affection que vous lui portiez. Sur ce point, je vous ai justifiée de toute faiblesse honteuse. Il est convenu avec moi que la fierté de votre âme s'opposait à l'avilissement d'aimer ce qu'on méprise, et qu'il était impossible à un homme d'honneur de chercher à se faire aimer de vous, sans être décidé à vous consacrer toute son existence. La noblesse, la sagesse de ces idées doivent vous rassurer sur sa résignation; ainsi n'y pensez plus, et croyez que la princesse vous saura bon gré d'avoir aussi nettement découragé les projets de son infidèle.
En écoutant le prince, Ellénore s'étonnait de ne pas partager sa confiance dans la sagesse résignée de M. de Savernon. Les femmes qu'une sotte vanité n'aveugle pas, pèsent si juste la valeur des sentiments qu'elles inspirent! Celui de M. de Savernon pour Ellénore était si soutenu, si discret, si respectueux, qu'on pouvait le supposer très-profond, et, partant, difficile à vaincre. Ellénore en avait pris cette idée presque à son insu.
—Je me suis trompée, pensa-t-elle, tant mieux; il m'oubliera plus facilement, et rien ne troublera la monotonie de ma triste vie.
Ce tant mieux était dicté par la raison d'Ellénore; mais son coeur s'oppressait à l'idée de ne plus se croire aimée comme elle avait craint de l'être. Il est si doux de se savoir le premier intérêt d'une personne distinguée qu'on ne perd pas sans regret une illusion si flatteuse, surtout après avoir été indignement trahie. Il est si naturel de croire avoir perdu tous ces avantages avec son bonheur, que l'amour le moins sympathique est une consolation de coeur et d'amour-propre qu'on a peine à repousser; de là viennent tant d'inconséquences dont on fait des crimes aux femmes pour se donner le plaisir de les en punir plus cruellement.