Pendant le déjeuner, Ellénore ne se mêla point à la conversation. M. de P… raconta plusieurs histoires plaisantes qui ne la firent pas sourire. Il mit la préoccupation d'Ellénore sur le compte de son brusque départ. Il leur restait beaucoup de choses à voir à Anvers, et le chevalier s'interrompait souvent pour dire.

—En vérité, vous êtes bien bonne de hâter ainsi la fin de notre charmant voyage, et cela parce que vous rencontrez ici une femme désolée de n'être pas si jolie que vous; mais vous en trouverez partout de ces femmes-là, et vous feriez bien mieux de n'y pas prendre garde.

Comme sa réflexion ne changeait rien au projet de départ, il ajouta:

—Allons, cédons-leur la place; mais je crois qu'ils n'y resteront pas longtemps, les jaloux et les amoureux ne peuvent se passer de ce qui les tourmente.

Pour toute réponse, Ellénore alla prendre son mantelet et ses gants, et se dirigea avec Frédérik vers la cour de l'auberge, où la voiture les attendait. Comme elle y montait, un valet de l'hôtel lui remit une lettre en disant:

—Madame est priée de ne la décacheter que lorsqu'elle sera seule, et le valet se retira précipitamment.

Au même instant, le prince et le chevalier, qui avaient été mettre leur manteau, prirent place dans la voiture et les postillons partirent au galop.

Ellénore passa tout le temps de la route à supposer ce que pouvait renfermer la petite lettre qu'elle s'était empressée de cacher sous son mantelet. Elle était d'Albert, sans aucun doute, et elle se reprochait de l'avoir presque autorisée en prenant contre lui une résolution définitive. Son impatience de la lire était fort tempérée par la certitude d'y trouver ce qu'elle aurait voulu ignorer toujours.

Ellénore et ses compagnons de voyage devaient s'arrêter à Malines, pour y dîner et visiter quelques monuments. Elle aurait pu profiter des instants qu'elle donnait à sa toilette pour prendre connaissance du billet mystérieux; mais il lui vint à l'idée que si ce billet lui causait une impression désagréable, elle ne saurait pas la dissimuler, et qu'il valait mieux ne pas s'exposer aux questions dont ses amis l'accableraient, s'ils s'apercevaient d'un changement subit dans sa disposition; enfin, elle résista à sa curiosité pour la satisfaire plus à son aise, et se résigna à n'ouvrir la lettre qu'elle tenait que le soir en arrivant à Bruxelles.

La rencontre qu'ils firent à Malines du comte de Lauraguais les y retint plus de temps qu'ils ne comptaient y rester. Le prince de P… les força à s'arrêter pour partager leur dîner, et leur raconter les nouvelles qu'il avait de France. Hélas! elles étaient bien tristes; mais après s'en être désolé convenablement, l'impossibilité de rien tenter contre tant de malheurs en faisait prendre son parti, et chacun s'accordait tacitement pour s'en distraire. Après le récit des plus affreux événements, venait celui des misères de l'émigration, puis des aventures galantes qui mêlaient leur comique aux drames les plus sombres.