—On parle beaucoup de la prochaine rupture de M. de Savernon avec la princesse de Waldemar, dit M. de Lauraguais; ce sont, chaque jour, des scènes à faire la joie des témoins et le supplice des acteurs. A la suite d'une de ces querelles, M. de Savernon a cru pouvoir s'affranchir, il est parti pour faire une tournée en Hollande; mais il n'était pas à un quart de lieu de Bruxelles, qu'il a été rejoint par le carrosse de la princesse. Là, une sorte de réconciliation a eu lieu, à la condition que M. de Savernon continuerait sa route jusqu'à Anvers. La princesse y a consenti, très-décidée à l'y accompagner; elle a écrit à sa dame de compagnie et à la comtesse de Cl… de venir la rejoindre. Vous avez dû les rencontrer tous à Anvers.
—Certainement nous les avons rencontrés… et c'est cela qui…
Un regard d'Ellénore empêcha le prince de continuer. M. de P… mit la conversation sur un autre sujet, et Ellénore regretta de n'avoir point lu la lettre, car elle lui aurait peut-être inspiré une réponse verbale, dont M. de Lauraguais aurait été le messager.
En arrivant le soir chez elle, elle lut ce peu de lignes, qui, bien que non signées, ne laissaient aucun doute sur la main qui les avait écrites:
«Ne croyez pas un mot de ce que vous dira le prince. J'ai dû le tromper pour nous épargner à tous des remontrances inutiles; mais vous tromper! Vous! madame! vous laisser croire que je puis cesser de vous aimer, de vous consacrer toute mon existence, voilà qui est au-dessus de mon courage. Je conçois que cet amour vous importune, malgré mes soins à le dissimuler; mais il ne dépend ni de vous ni de moi, de l'éteindre. Pourquoi vous en alarmer; il ne fait de mal qu'à moi, et je suis heureux d'en souffrir.»
—Plus d'espoir de repos, s'écria Ellénore; je croyais l'avoir trouvé ici. Je pensais qu'en renonçant pour toujours au monde, à ses plaisirs, à ses vanités, on me laisserait tranquille en ma retraite. Mais non, le malheur qui me poursuit veut encore que je m'éloigne du seul lieu où quelques consolations d'amitié m'aidaient à vivre! Il faut partir! il faut mettre entre M. de Savernon et moi tant de distance, tant d'obstacles qu'il perde toute espérance de me voir écouter son amour. Moi, croire encore à l'amour! à la sincérité des serments! cela n'est plus en mon pouvoir, et lui-même ne s'étonnera pas de l'horreur que ce nom d'amour m'inspire. Ah! pour le fuir, pour en être jamais à l'abri, il n'est point de sacrifice dont je ne sois capable!
Ellénore passa la nuit à former différents projets qui avaient tous pour but de se fixer dans un pays assez loin de Bruxelles. Le soin de sa fortune l'appelait à Londres, où son banquier, M. Ham…, lui proposait d'employer ses fonds dans une affaire excellente. C'était d'un grand intérêt pour l'avenir du petit Frédérik. Elle se décida en conséquence à partir secrètement pour Ostende, et à s'embarquer sur le premier paquebot qui passerait en Angleterre. Son plus grand regret était de quitter cet excellent ami, ce prince dont le dévouement pour elle s'augmentait en raison du besoin qu'elle en avait; mais comment lui confier une résolution qu'il aurait sans doute combattue, et lui laisser connaître l'asile qu'elle aurait choisi? Aurait-il la force d'en garder le secret à M. de Savernon? Ce dernier ne devait revenir à Bruxelles que la semaine suivante, et Ellénore voulait partir avant son retour.
Elle fit ses dispositions dans le plus profond mystère, recommanda le secret à ses gens; et après avoir écrit au prince de P… le véritable motif de son départ subit, elle le pria d'en donner pour prétexte une affaire d'intérêt, ou toute autre raison qu'il trouverait convenable, puis elle se rendit à Ostende, pleurant autant de quitter Bruxelles et les amis qu'elle y laissait, que de revenir dans ce même pays où la trahison d'un de ses premiers lords l'avait flétrie d'un sceau ineffaçable.
XXXVI
—Toujours fuir! pensait Ellénore, l'oeil fixé sur les vagues qui l'entraînaient vers Liverpool! toujours sacrifier les consolations que le ciel m'offre à la crainte de nouveaux malheurs, d'une nouvelle honte! Eh quoi! l'épreuve d'une injure non méritée est-elle donc l'appât qui doit en attirer une autre? Ne peut-il se rencontrer au milieu de tant de perversité une âme assez noble, assez éclairée pour comprendre ce que je suis, ce que je souffre!… pour deviner les tortures d'une femme voué au mépris, aux injures des femmes les plus coupables, aux désirs insultants des hommes qui en font leur caprice, et cela quand son coeur est resté pur au sein de la corruption; lorsqu'il brûle de l'amour du bien, de cette ardeur divine qui porte aux nobles sentiments, aux actions louables; enfin, lorsque l'estime de soi-même excite une révolte continuelle contre l'injustice du monde! Ah! que de force le ciel doit à un être ainsi persécuté! quelle main la soutiendra dans cette route périlleuse, où chacun lui jette la pierre…