Absorbée dans ses tristes réflexions, Ellénore ne s'apercevait pas de tous les mouvements qui se faisaient autour d'elle pour se préparer à braver l'orage dont les éclairs annonçaient l'approche. Déjà le roulis agissant sur les passagers leur avait fait quitter le pont; la pluie commençait à tomber. Les matelots cherchaient à mettre à l'abri les ballots, les caisses que l'ouragan pouvait inonder, car le propriétaire de ce bâtiment de commerce s'inquiétait beaucoup plus de ses marchandises que de ses passagers. On forçait les malades à s'enfermer dans la cabine en dépit de leur besoin de respirer. Chacun sait ce que le moindre gros temps, comme l'appellent les marins, produit dans les mers étroites comme la Manche. Les navires y ont toujours le beaupré verticalement en l'air ou sous la vague, ce qui cause une perturbation générale sur tout ce qui subit ce tremblement de mer, et qui fait que, sans être en danger, les malheureux passagers y souffrent le martyre.
Ellénore seule, résistait au mal qui accablait tout l'équipage. Le bruit des flots mugissants, la vue des éclairs qui faisaient tout à coup de cette mer grondante un océan de feu; le trouble, le mouvement, la terreur occasionnés par l'approche de la tempête, la plongeaient dans une sorte de délire féroce qu'éprouvent les êtres persécutés du sort à l'aspect des grands désastres de la nature. Ce n'est pas pour eux seuls, pensent-ils, que le courroux du ciel éclate injustement; ils reprennent leur place dans le malheur commun; ils ne sont plus les parias du désespoir.
Mais Ellénore ne savoura pas longtemps ses idées sinistres; après quelques coups de vent et une ondée, accompagnée d'un roulement de tonnerre, le temps s'éclaircit, et la mer redevint calme.
Le petit Frédérik qui avait dormi paisiblement couché auprès de sa bonne, le peu de temps qu'avait duré l'orage, pleura à son réveil pour voir sa maman. Mais la pauvre Rosalie, en proie au mal de mer, n'était pas en état de le conduire sur le pont. Un monsieur qui se trouvait dans la cabine lui proposa de porter l'enfant à sa mère. Elle y consentit, et il prit Frédérik dans ses bras en lui disant:
—Allons voir maman.
Le monsieur qui portait Frédérik aperçut Ellénore assise sur la banquette du pont, regardant fuir l'orage aussi tranquillement qu'elle l'avait vu venir, et à la même place que la pluie, l'ouragan et les brusques invitations des marins n'avaient pu la déterminer à quitter. La voix de Frédérik la sortit de sa rêverie.
—Où donc est ta bonne? dit-elle, étonnée de le voir dans les bras d'un étranger.
—Elle est trop malade pour en prendre soin, répondit ce dernier, et j'ai pensé qu'il valait mieux qu'il fût près de sa mère que de le laisser pleurer là-bas au milieu de tous les malades.
—Ah! merci de votre extrême bonté, Monsieur, reprit Ellénore en fixant ses yeux sur cet homme obligeant qu'elle croyait avoir déjà vu.
—Madame ne me reconnaît pas, dit-il, c'est tout simple, j'avais bien rarement l'occasion de me présenter devant elle; mais ma femme, qui avait le bonheur de la voir tous les jours, n'oubliera jamais les bontés qu'elle a eues pour elle.