—Chez madame Gerbourg, dit le marquis à son valet de pied, et peu de temps après la voiture s'arrêta devant la porte d'une jolie maison dans la rue de Verneuil; le marquis monta d'abord, puis il redescendit accompagné d'une femme âgée et d'un air fort respectable; elle engagea Ellénore à la suivre chez elle, et là l'ayant fait asseoir:
—M. le marquis vient, dit-elle, de m'apprendre mademoiselle, le motif qui vous fait chercher un asile chez moi; avant de nous rendre au Val-Fleury, je vous l'offre de bon coeur, tout en regrettant que mon appartement ne soit pas plus agréable, mais c'est un pied-à-terre que j'habite rarement. Le soin de régir les biens de M. le marquis obligeant mon mari et moi à passer presque toute l'année au château du Val-Fleury.
Alors M. de Croixville recommanda Ellénore à madame Gerbourg dans les termes les plus respectueux pour sa jeune protégée; il dit qu'ayant un petit voyage à faire, ils ne les reverrait toutes deux qu'au Val-Fleury, et les pria de hâter leur départ pour éviter quelque scène de la part de la duchesse de Montévreux, qui serait capable d'un acte de violence si elle découvrait la demeure d'Ellénore.
—Calmez-vous, mon enfant, ajouta-t-il d'un ton paternel en prenant la main d'Ellénore, et croyez que vous êtes encore ici chez l'ami de votre père.
A ces mots il sortit et laissa Ellénore dans l'état d'une personne qui croit rêver, tant elle avait peu réfléchi sur cette démarche qui allait disposer du reste de sa vie.
Madame Gerbourg était la meilleure et la plus crédule des femmes. Le marquis de Croixville lui avait affirmé que la protection qu'il accordait à Ellénore était toute paternelle, elle savait qu'il s'était toujours conduit en bon père envers ses deux filles, qu'il leur avait fait faire à toutes deux de brillants mariages, et elle ne doutait pas de la pureté de ses sentiments pour Ellénore; il lui avait dit la vérité en lui affirmant qu'elle méritait le respect et l'intérêt le plus vif, pourquoi se serait-elle méfiée de la complaisance qu'il exigeait d'elle?
Sans être aussi crédule, Ellénore était trop innocente pour concevoir aucun soupçon alarmant; cependant, lorsqu'elle se vit seule, livrée aux soins d'une personne étrangère, sa tristesse redoubla.
—Que vais-je devenir, pensa-t-elle? Quels seront mes moyens d'existence? Me faudra-t-il retomber encore dans le malheur d'une protection sans cesse reprochée?… Ah! maudite soit cette éducation fastueuse qui ne m'a rien appris d'utile; je ne sais pas même assez bien coudre pour vivre de mon travail.
Alors elle questionnait madame Gerbourg sur les moyens d'apprendre à travailler, afin de n'être bientôt plus à charge à personne.
—Ah! mademoiselle, c'est un projet très-louable, sans doute, répondit madame Gerbourg, mais il est bien difficile à exécuter quand on n'a pas été dressée dès son enfance à ce genre de travail. Si vous saviez le peu que gagne par jour une pauvre brodeuse! Vrai, cela fait pitié. Coudre dix heures de suite sans être sûre de son pain! Mais vous n'en êtes pas là, grâce au ciel M. le marquis, en vous servant de père, sait bien à quoi il s'engage; il ne souffrira pas que la fille d'un brave officier travaille pour vivre; il vous fera un sort dont vous n'aurez point à rougir. Si vous saviez que de familles il fait exister dans les environs de sa terre. Allez, quand vous aurez entendu toutes les bénédictions que lui donnent tous les habitants du village au Val-Fleury, vous ne serez plus inquiète. Vous saurez que tous ceux qu'il protége sont heureux.