Tout cela était dit de bonne foi, car M. Gerbourg était depuis deux ans seulement régisseur de M. de Croixville, et ni lui ni sa femme n'avaient été témoins des plaisirs bruyants dont avait retenti naguère le château confié à leurs soins.

Lorsqu'Ellénore arriva au Val-Fleury, l'aspect de ces bois admirables, de ces prés, agit agréablement sur son imagination, il lui sembla impossible de ne pas se plaire dans une si belle retraite. Le maître n'y était pas encore; mais on s'apercevait aux soins empressés de tous les serviteurs pour Ellénore, qu'il avait donné ses ordres pour qu'elle fût reçue avec les égards les plus respectueux. Un joli appartement dans un corps de logis opposé à celui où logeait M. de Croixville, fut montré à Ellénore comme lui étant destiné; mademoiselle Durand, l'ancienne femme de charge du château, habitait une des chambres de cet appartement; près de là, couchait mademoiselle Augustine, femme de chambre vouée au service d'Ellénore, et madame Gerbourg logeait dans l'étage supérieur.

Se voir traiter avec tant de déférence, se voir la reine d'un séjour si beau, d'une si riante solitude, après avoir souffert l'humiliation, après avoir craint l'abandon, c'était un plaisir au-dessus de la raison d'une enfant de quinze ans. Ellénore en fut ravie, et elle se méfia d'autant moins de son enchantement, que la vanité n'y entrait pour rien, car il n'y avait pas là de gens devant qui elle aurait pu se vanter de son bonheur. C'était une joie causée par la belle nature, par tout ce que l'art peut y ajouter d'agréable, c'était une joie douce et solitaire: celle là paraît toujours pure.

Ellénore avait trouvé dans son appartement une bibliothèque composée des meilleurs livres anglais et français. On savait que la lecture était son occupation favorite. Un ancien écuyer, chargé du haras de M. de Croixville, s'offrit à Ellénore pour lui apprendre à monter à cheval; c'était lui qui avait dressé les plus beaux chevaux du marquis; il choisit celui dont l'allure lui donnait le plus de sécurité pour servir au début d'Ellénore dans cet art difficile. Son intrépidité, son adresse naturelle la mirent bientôt en état de rivaliser avec son maître. Dans le ravissement des progrès rapides de son élève, le bon M. Champré s'écriait:

—Voilà qui me fera honneur auprès de M. le marquis, lui qui aime tant à voir une femme manier un cheval! c'est que mademoiselle galope à faire envie aux meilleurs cavaliers.

Et l'amour-propre d'Ellénore redoubla son audace.

Un matin qu'elle revenait un peu fatiguée de sa leçon équestre, elle trouva dans son antichambre un homme qui l'attendait; c'était un élégant tailleur de Paris qui venait lui prendre mesure pour lui faire un habit de cheval à la mode anglaise; il avait apporté dans la voiture que M. de Croixville avait mise à sa disposition, une malle et des cartons contenant un trousseau de jeune personne et deux jolis chapeaux de paille; voici la lettre qui accompagnait cet envoi:

«J'ai vu à son retour le duc de Montévreux; il était si courroucé de votre départ, que je ne lui en ai pas dit la véritable cause, autrement la duchesse recevrait d'amers reproches. Soyez assez généreuse, ma chère Ellénore, pour la lui laisser ignorer. Il m'a remis une assez modique somme provenant de la succession de votre père; j'en ai employé une partie à l'emplette du petit trousseau que je vous envoie; le reste, placé chez M. Bernardi mon banquier, pourra suffire à votre entretien.

»J'espère aller bientôt vous rejoindre, et vous renouveler l'assurance de mon respectueux attachement et de ma tendresse paternelle.

»Le Marquis de CROIXVILLE.»